"Seule" ou quand la fiction sur France 2 peut aussi avoir du talent !

Voilà un “téléfilm” qui sera probablement passé assez inaperçu, le 5 novembre au soir, et c’est grand dommage !
Réalisé par Fabrice Cazeneuve et écrit avec le romancier Laurent Mauvignier, Seule tranche assez spectaculairement sur l’ordinaire de la fiction maison des chaînes publiques (on ne parle pas ici d’Arte, quoique ça ne soit pas toujours le paradis non plus). Et tranche tellement que l’on reste assez stupéfait 1) que le projet de ce film ait été accepté, 2) qu’il ait bien été diffusé en prime time après visualisation. Comme quoi il ne faut désespérer de rien et ne pas forcément écouter ceux qui, à dessein de (basse) politique, nous répètent qu’il n’y aucune différence entre TF1 et France 2…
Car un film aussi intelligent, stylé et radical dans ses parti-pris esthétiques sur TF1, on peut toujours rêver.

Barbara Schulz

Seule est le récit de la survie d’une femme au suicide de son mari, cadre supérieur en vue, sur son lieu de travail. Comment faire face à cet acte incompréhensible, comment affronter le regard des collègues (elle travaille dans la même entreprise), des proches, de la famille et singulièrement du fils ado issu d’un premier mariage de son mari.
Ça, c’est le versant que l’on qualifiera d'”intimiste” du film, d’une très grande justesse.
Il y a un versant plus “social” ou “sociétal”, si l’on préfère, qui est la mise en question du rôle joué par le management de l’entreprise dans ce suicide.
La très grande intelligence du film est de laisser énormément de zones d’ombres, de ne pas répondre (ou si peu) à ces interrogations, d’ouvrir des pistes, qui sont autant de pistes de réflexion pour le téléspectateur.
On ne se trouve pas ici dans cette bonne vieille “fiction de gauche” accusatrice à la Boisset des mauvais jours (il en eut aussi quelques bons, soyons justes), même s’il n’est pas (ou plus) si fréquent d’entendre, en prime time, une parole syndicale ou militante non caricaturée, mesurée mais profonde, dans une fiction télévisée. On est plutôt dans un univers qui appelle des références qui grandissent le travail de Fabrice Cazeneuve : Laurent Cantet (Ressources humaines, L’Emploi du temps), Nicolas Klotz (La Question humaine) ou Siegrid Alnoy (Elle est des nôtres). Le propos évoque aussi les ouvrages du psychiatre Christophe Dejours, notamment sur la souffrance au travail et son rapport de servitude intériorisé par les salariés (Souffrance en France).
Une mise en scène très précise, dépouillée, sans affect (mais pas sans émotion pour autant), aucune musique d’accompagnement, beaucoup de silences, des tons plutôt gris… Seule ne joue pas la séduction facile, sans pour autant jamais sombrer dans l’ésotérisme ou l’intellectualisme.

Barbara Schulz

A ses débuts de réalisateur, Fabrice Cazeneuve est passé par la case cinéma. Ce fut un échec public et critique (Trois années, 1990, d’après Tchekhov, avec Sabine Azéma et Jacques Villeret). Sa carrière télévisuelle est plus fructueuse et met à mal l’impression que, en France, il existe encore un monde de talent entre cinéma et télé (gouffre désormais comblé aux Etats-Unis).
Le casting est aussi très réussi, avec beaucoup de comédiens peu connus du grand public, parmi lesquels ont est heureux d’avoir des nouvelles de Dinara Droukarova, l’inoubliable Galia de Bouge pas, meurs, ressuscite !, de Vitali Kanevsky (court rôle dans Seule, mais très marquant), ou Alice Houri, la Nénette de Nénette et Boni, de Claire Denis.
Mais comment ne pas clamer notre admiration devant la performance de Barbara Schulz dans le rôle principal ! De quasiment chaque plan, elle dégage une intensité impressionnante, qui nous donne la sensation de découvrir pour la première fois une comédienne jusqu’ici totalement sous-employée (particulièrement au cinéma), n’ayant guère à nous offrir que son joli minois. Là, c’est la rencontre avec un rôle, avec LE rôle, celui qui, on l’espère très fort, la fera regarder différemment par les metteurs en scène français.

PS : Le drame des téléfilms, c’est leur destin luciole… Une fois diffusés, si on les a ratés, c’est trop tard, à moins d’une séance de rattrapage sur le service de VOD de France Télévisions (pour l’instant, ça n’est pas annoncé sur le site) ou d’une très hypothétique sortie en DVD. C’est d’autant plus dommage pour un film qui aurait, largement plus que d’autres sorties ciné, mérité d’être projeté sur grand écran !

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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