Philippe Cosson – "Pluie du Diable"

Pluie du Diable est un film nécessaire auquel le principal reproche que l’on pourra lui adresser est d’être moins un "documentaire" (au sens d’œuvre pouvant être jugée sur ses qualités proprement cinématographiques) qu’un "document". Constat qui met évidemment le critique cinéma un peu dans l’embarras. Mais, si Pluie du Diable n’est guère passionnant cinématographiquement parlant, reprenant à son compte le grand défaut des documentaires anglo-saxons, souvent construits comme un défilé de "talking heads" aux interventions trop morcelées, il apporte des informations d’autant plus riches qu’elles sont peu connues, sur la situation d’un pays qui ne fait guère parler de lui, le Laos.

Voisin occidental du Vietnam, le Laos a payé un terrible tribut à la guerre brutale qu’y ont menée les Etats-Unis, et plus particulièrement à leurs bombardements massifs. L’expression "pluie du Diable" n’a pas été inventée par les Laotiens (mais par les Irakiens, qui connaissent tout aussi bien le problème) mais s’avère plus approprié que le traditionnel oxymore "tapis de bombes".
Non seulement car les centaines de millions de bombes larguées quotidiennement sur ce que l’Occident appelait encore souvent l’Indochine (Laos, Vietnam, Cambodge) ont bien évidemment fait énormément de victimes durant les presque quinze années que dura cette sale guerre, mais aussi parce qu’elles continuent aujourd’hui, plus de trente ans après, à tuer tous les jours, et probablement encore pendant de nombreuses décennies à venir.

Le déminage est souvent très artisanal, faute de moyens...
Le déminage est souvent très artisanal, faute de moyens…

La raison ? L’utilisation massive par l’armée américaine de "bombes à sous-munition" ("cluster bombs" en anglais), énormes containers délivrant dans leur chute jusqu’à plusieurs centaines de mini-bombes (généralement de la taille d’une balle de tennis), dont on estime que, dans environ un tiers des cas, elles n’explosent pas à l’impact au sol, mais seulement lorsqu’elles sont par la suite manipulées ou qu’un être humain (ou un animal, souvent du bétail) marche dessus, fonctionnant alors comme une mine anti-personnelle, avec les mêmes effets : la mort ou l’amputation et l’impotence.
On estime que le territoire du Laos serait encore truffé d’environ 84 millions de ces bombes, soit 14 par personne pour ce pays peu peuplé de 6 millions d’habitants.
Au-delà des morts (40 000 depuis la fin de la guerre, estimation très basse), au-delà des dizaines de milliers d’handicapés, c’est l’économie entière du Laos, très largement agricole, qui se trouve dévastée jusqu’à son déminage complet, qui pourrait prendre encore pas loin d’un siècle…

Conscients de leur responsabilité dans ce drame, les Américains ne comptent ni leurs jours, ni leurs dollars pour réparer l’irréparable.
Non, bien sûr, on plaisante (si tant est que ce soit possible sur un tel sujet). Non seulement le gouvernement américain n’a jamais accompli la moindre action permettant de faire pleinement renaître le Laos à une vie à peu près normale (et pour cause : officiellement, l’US Army n’y est jamais intervenue…), mais, comme de bien entendu, il a refusé de signer (et a fortiori ratifier) le récent Traité d’Oslo (décembre 2008) visant à l’interdiction de la plupart des bombes à sous-munition, traité que les Américains ont même essayé de tuer dans l’œuf par leurs manœuvres coutumières d’intimidation de leurs alliés les plus influençables. Le traité ne pouvant entrer en application qu’au bout de sa trentième ratification (on en est encore loin), tous leurs espoirs d’y parvenir ne sont pas perdus, même si, durant sa campagne électorale, Barack Obama s’était plutôt prononcé pour l’interdiction de ces armes ou au moins leur limitation.

Ironiquement, les bombes ramassées sont fondues pour produire du fer et représentent ainsi une maigre source de revenus pour ceux qui y sont les plus exposés.
Ironiquement, les bombes ramassées sont fondues pour produire du fer et représentent ainsi une maigre source de revenus pour ceux qui y sont les plus exposés.

Mais que peut le Président américain le mieux disposé (ce qui n’était pas le cas de ses prédécesseurs, jusqu’à Kennedy, dont le film a le grand mérite de nous rappeler l’écrasante responsabilité dans l’"escalade vietnamienne", en dépit du mythe entourant son action politique depuis sa mort) face à la puissance économique (et politique) inouïe de l’industrie militaire de son pays ? Probablement rien et c’est évidemment le rôle d’un document comme Pluie du Diable d’informer et d’alarmer l’opinion publique mondiale, en espérant qu’elle puisse suffisamment peser sur les gouvernements. Le film est donc logiquement soutenu dans ce sens par l’ONG Handicap International.

Pluie du Diable a enfin le mérite de donner la parole à toutes les parties prenantes à cette tragédie : évidemment d’abord les victimes (pour la plupart des paysans dans un grand état de dénuement… et d’impuissance) et quelques uns de leurs représentants politiques (étonnamment très mesurés dans l’expression de leur ressentiment : la sagesse asiatique ?), des experts en déminage et géopolitique, un représentant de l’industrie militaire américaine (général en retraite) dont les propos font froid dans le dos (tout ça, pour lui, c’est d’abord du business, et du gros…), mais aussi quelques Viet Vets. On ne sait pas si leurs témoignages sont représentatifs de l’ensemble des vétérans (on veut le croire), mais, du côté de Washington, on serait bien inspiré de les écouter un peu plus, histoire de ne jamais oublier que, derrière une guerre, il y a des vies. Et des morts. Sous peine de voir s’embraser à l’infini de nouveaux foyers de haine anti-américaine un peu partout dans le monde…

PS : A toutes fins utiles, précisons que le film de Philippe Cosson n’a rigoureusement aucun rapport avec son presque homonyme La Pluie du Diable, réalisé en 1975 par Robert Fuest, avec Ernest Borgnine, Ida Lupino et un jeune Travolta pré-Tony Manero…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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