Un accident de voiture mortel laissant seules et éplorées, la mère et la fille d’une famille bourgeoise tranquille ; un mystérieux et séducteur oncle qui vient s’installer, pour se substituer au père ou au mari, faisant rapidement planer le doute quant à ses intentions… réalisé par un membre de la congrégation des cinéastes anonymes hollywoodiens Stoker n’aurait été qu’un thriller hitchcockien de plus, avançant à grands coups de théâtre et succession de montées d’angoisse sur le mode du « loup dans la bergerie ». Ce serait sans compter sur l’œil de Park Chan-wook qui place d’emblée son film sous le signe de l’atemporel, mêlant le contemporain et l’ère des vieilles photos jaunies, celles qui fascinent par les secrets qu’elles recèlent et le malaise inexplicable qu’elles peuvent provoquer.
 
Avec son premier film américain, loin de renier son univers visuel si reconnaissable, Park Chan-wook le fait voyager dans ce nouveau décor. II livre une lecture toute personnelle de la mythologie anglo-saxonne, lui offre de nouvelles perspectives. La photo de son fidèle collaborateur Chung Chung-hoon n’abandonne pas les teintes froides et ses couleurs effacées dans lesquelles éclate le rouge, mais elle y gagne singulièrement en lumière du jour toute aussi oppressante que celle de ses intérieurs.  
Stoker exhale l’odeur surannée d’une période indéfinie qui tient à la fois de la littérature gothique – la belle demeure, décor de fantômes – de la décadence des années 50 et des années 60. En digne héritier du David Lynch de Blue Velvet, Stoker adopte cette inquiétante étrangeté, glissement d’un réel devenu presque occulte, et cette perversité enfouie sous le vernis d’un monde aseptisé plein de belles propriétés et de jolies fleurs. Pour un peu, on se surprendrait presque à chercher une oreille dans un pré. Les jeunes adolescents sortent tout droit des films de gang des sixties, au dessus desquels flotte l’ambiguë figure d’India passant de ses costumes d’écolière, de ses robes diaphanes, à des tailleurs plus stricts avant qu’elle ne s’habille en femme.
Le fétichisme de Stoker nourrit à merveille ce thème du passage de la fille à la femme auquel la présence du sang ne cesse de faire écho. La vision folle des paires de chaussures à lacet offertes chaque année avant que la paire d’escarpins ne vienne signer la transition vers l’autre âge, est un symbole particulièrement saisissant, probablement l’une des plus belles idées du film.
La tension érotique transparaît tout autant pendant un repas où les trois regards se croisent, que lorsqu’une scène de piano à quatre mains sur une mélodie de Philip Glass se mue en étreinte.
 
Et le cinéaste de caresser ses personnages, de les effleurer de sa caméra offrant une succession de plans décadrés, filmant la roseur de lèvres, l’ambiguïté de l’œil, la beauté d’un bras nu. Park Chan-wook  installe une atmosphère trouble et délétère, faite de rapports de domination qui renvoie directement à Henry James. Il enferme ses personnages en vase clôt et les regarde s’ébattre. L’arrivée de l’ange corrupteur au sein d’une cellule en apparence bien rangée, dérègle le mécanisme et en révèle le dysfonctionnement. Comme chez l’auteur américain, tout n’est que points de fuites, mensonges, non dits, dissimulation, abcès à percer. Ses personnages insaisissables mués par leurs pulsions respectives trahissent, sous leur transparence hygiénique, la décadence et la déliquescence, à l’image des familles maudites légion dans le Romantisme noir. Il est bien difficile d’identifier les motivations de chacun. Même l’oncle Charles, pourtant le plus éminemment désigné pour être tentateur sadien et maître des marionnettes, vogue au gré de sa soif.
 
Sans jamais ne faire jamais appel au surnaturel Stoker n’en est pas moins fantastique dans sa façon de distordre le réel, et son goût pour la séduction de la mort. Au-delà de l’évident clin d’œil du titre à l’auteur de Dracula, il est assez drôle de se souvenir que le précédent film de Park Chan-Wook  était le beau Thirst.
Stoker est en réalité lui aussi un magnifique de vampires qui évoque la transmission, la contamination du Mal, l’énergie vitale qui passe d’être en être, et le sceau d’une malédiction éternelle. Aussi cette vision d’une Amérique puritaine qui n’est que trouble et menace dégage une forme d’onirisme funèbre. Les camarades de classe d’India, paraissent de lointains cousins de ceux de Carrie, en quête d’humiliation, à l’affut de l’agression, et du viol pour les garçons. Chez Park Chan-wook le suspens ne fait pas long feu, la menace de mort aboutit toujours au passage à l’acte, sans seconde chance. L’agression dans la cabine téléphonique est à ce titre exemplaire : dans une place aussi déserte que celle de Suspiria, l’individu se refugie dans une nouvelle boite qui devient son cercueil, sans que personne ne vienne troubler un assassin se déplaçant très calmement vers son objectif … et Park Chan-wook peut tout aussi tranquillement briser le climax par une ellipse. On peut se demander si ces espaces anxiogènes et déserts dans lesquels les victimes perdent la vie sans que nul ne leur vienne en aide, ne sont pas plus où moins consciemment la métaphore d’un pays autocentré, refermé sur lui-même dans lequel tout altruisme semble s’être évanoui.



Stoker
ressemble souvent à un jeu de (dé)construction servi par son audace narrative et son enivrant montage. Park Chan-wook débute les scènes, les fait monter en puissance et les rompt à l’acmé de leur tension, prenant de l’avance sur l’intrigue tout en laissant ironiquement le spectateur dans le questionnement, avant de revenir, tôt ou tard replacer la pièce du puzzle.

 
En constante recherche de correspondances visuelles, le tourbillon des fondus enchainés poursuit cet art des transitions hypnotiques cher à Fritz Lang, telles qu’on les retrouvait également dans les trouvailles-hommages du Dracula de Coppola au cinéaste allemand. India coiffe sa mère et la verticalité des ses cheveux renvoie à celle des herbes poussées par le vent. Loin d’être gratuite la virtuosité formelle dessine les labyrinthes du cerveau, l’enchainement des sens et traduit le mécanisme psychique. Une idée en appelle une autre, une odeur suscite une image ; le créateur se laisse aller à son propre cinéma, à son abstraction. Dans ce plaisir des formes, ronds, carrés, lignes et couleurs s’attirent, se connectent les unes aux autres. Certains pourront juger cela parfaitement vain, et calculé alors qu’il s’agit d’un Art du lâcher prise autres dans une écriture devenue poétique.
Stoker épouse une structure mélodique, plus proche d’une partition que d’un scénario, avec ses envolées, ses émotions purement esthétiques, son sens du contraste et de la rupture. Stoker n’est jamais si beau que lorsqu’il s’échappe du sens et s’enfuit dans les arabesques et les variations. Dans ce jeu des oppositions symboliques Park Chan-wook aime à faire se confronter parfois au sein d’une même image, d’un même visage, l’ombre et la lumière.
 
 
La fascination de Park Chan-wook pour son héroïne et son interprète respire à chaque plan. Ensorcelante actrice caméléon, Mia Wasikowska joue sur tous les registres, du mutisme à la fureur, de l’enfant à la femme fatale, adolescente en pleine poussée vers l’âge adulte, Alice pervertie au pays des ombres. Elle a le don de ressentir les choses différemment, entend ce que les autres n’entendent pas. Pour traduire cette hyper sensibilité, cette osmose sensorielle avec l’environnement, Park Chan-wook décuple alors les sons, le moindre petit bruissement pouvant générer le chaos intérieur. India est au dessus de la matière, initiée à d’autres vents que ceux du réel. Sauvagerie et innocence s’y confondent et s’entre déchiquètent, India avançant comme une somnambule extralucide, livrant ses pensées secrètes au seul spectateur. Park Chan-wook joue avec les clichés des images mentales et des flash backs, renvoyant régulièrement à une scène de chasse de la jeune fille avec son père, accroissant l’imprécision de la perception. Stoker se plait à entretenir l’incertitude et l’impénétrable, remontant lentement le passé, levant pas à pas le doute qu’il a malicieusement disséminé.
 
Et lorsque révélation et conclusion se profilent, Stoker a déjà rejoint le ténébreux monde du fantasme pur inscrit dans le visage d’India, devenue créature intensément charnelle, ange exterminateur. La fleur et le sang, la rage et la candeur, la beauté du mal, elle est l’oxymore idéale de ce récit d’apprentissage en forme de conte pervers.

 

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

Laisser un commentaire