Oren Peli – "Paranormal Activity" (Avant-Première)

En me promenant sur internet il y a quelques temps (3, 4 mois), je repérai un film, loué par certains comme la nouvelle "bombe" indépendante du film d’horreur, correspondant bien au mythe du genre : filmé en trois jours avec zéros moyen, trois acteurs et un bidon de sang, trash et glauque, dépassant par son inventivité et sa hargne ses limites techniques. Il s’agit de 5 across the eyes.
Cette chronique ne traite pas de ce film, car ce film est un ramassis de cris et de furie non contrôlée filmé entièrement depuis l’intérieur d’une voiture, une satur-accumulation de scènes se battant elles-mêmes pour être les plus "graves".

Il illustre bien une certaine direction du cinéma de genre (Frontière(s), les Saw) cherchant à tout prix le CHOC en capitales d’imprimerie par une violence directe, immédiate, présente là sur l’image, si présente qu’on ne pourrait pas la louper – sans comprendre que cette violence à l’écran ne suggère pas en elle-même un sens. Elle est un moyen, un vecteur, voire un sujet. Assurément pas un propos.

Bon, vous voyez bien évidemment que je veux en venir à vous dire que Paranormal Activity fait partie a contrario des perles actuelles du film de genre et n’usurpe pas son franc, fort succès face notamment à Saw 6 au Box office américain (104 millions cumulés en 8 semaines) et démontre qu’on peut en sept jours avec $15000 éviter de rendre une copie imbécile.

 

Une perle au point que je considère que Paranormal Activity est un film diablement élégant.
Quel bonheur de revenir à un cinéma posé, aux plans longs, sans action pétaradante, sans éclaboussures incessantes ni tremblé écoeurant du cadre.
Il reprend globalement les éléments du Blair Witch Project, à savoir la caméra portée par les personnages de l’histoire et le coup de la "cassette retrouvée après "disparition". Ici, Katie et Micah sont un jeune couple plutôt ordinaire, vivant dans une banlieue us tranquille, belle maison avec jardin et piscine, toute équipée en technologie. Rien de moins moderne, rien de moins normal. Mais, étant persuadés d’être persécutés par une force maléfique, ils décident de se filmer pour vérifier leurs impressions.
Débute alors une large spirale où le quotidien le plus prosaïque va cotoyer les phénomènes paranormaux, ces derniers guidant ces premiers dans les affres et les terreurs de leur syphon.

L’enjeu, disons, était pour Oren Peli de réussir à penser cette "caméra-protagoniste" d’une façon qui ne singe pas le cinéma épileptique actuel (guidé dans cette tendance justement par l’explosion de la caméra personnelle et de ses modalités d’image nouvelles) tout en suscitant la terreur par l’implication du spectateur. [REC] et Cloverfield avaient trouvé chacun une façon de surpasser le simple tremblé d’image pour proposer un dispositif dense et cohérent, Paranormal Activity propose autre chose (et même pas par rapport à ces deux films de 2008, car il a été produit en 2006).
Oren Peli se sert admirablement du quotidien du couple. Je parlais de spirale plus haut, c’est exactement cela : des boucles répétitives du quotidien tirées vers l’angoisse par cette "activité paranormale", qui embarquent un spectateur parfaitement impliqué, d’autant que Micah en possession de son joujou numérique filme tout et nous pénètre ainsi dans leur intimité. Le jeu très naturel des acteurs, leur complicité évidente (Micah charie beaucoup Katie) rend le tout très vite très familier.
Le caractère répétitif – d’autant qu’après la nuit, on les regarde regarder les images que l’on a déjà vu – de leurs journées finit par créer un rythme hypnotique éprouvant notre et leur patience, instaurant un climat de tension. C’est attendre puis redouter avec eux chaque nuit et souhaiter avec eux ne rencontrer aucune force maléfique!

 

Une chose fonctionne très bien et est parfaitement centrale dans le film : c’est ce plan fixe installé dans leur chambre. On a le lit au centre-droite, une porte ouverte à gauche donnant sur les escaliers et le couloir vers les chambres du fond, et le long du cadre à gauche l’ouverture vers la salle de bain. Il est très bien construit, et réduit au besoin de Micah et Katie de pouvoir observer ce qui se passerait dans leur chambre.
Peli va jusqu’à faire participer Micah à la construction du plan quand ce dernier va allumer une lumière au fond du couloir pour bien voir. Immédiatement, on enclenche le réflexe "quelque chose va apparaître ici", ce qui rend ce plan efficace et dynamique. Car il faut observer tour à tour le lit, ce point de lumière au fond, le hors-champ à gauche, et qu’il est impensable qu’on rate le moindre indice, le moindre mouvement ; tout autant qu’on espère qu’il n’y aura rien. On est pris dans cet état délicieux des films d’horreur d’attrait/répulsion.

Mais, et là est la force de ce film, cet état s’exprime dans une mesure peu commune d’intimité.
On se retrouve plongé dans ces angoisses de maison craquante, de bruit étrange dont on redoute d’aller rechercher la raison (quand on sait que l’on parvient rarement à l’élucider). On a cette peur de descendre les escaliers et arriver dans le salon obscur, peur de s’effacer dans l’ombre pénétrante et de ne plus en sortir. Paranormal Activity est un film d’angoisse plus que de peur, il réveille ce petit quelque chose de l’enfance, ces peurs du noir que peu de films convoquent avec autant de précision pour proposer habituellement des univers plus pénétrés de fiction dont il serait plus facile de se détacher – bon, on est d’accord, c’est pas très exact (cette opposition avec une fiction plus assumée, mais j’essaie ici d’exprimer l’idée de ce truc quotidien vécu chaque soir, l’idée de ce plan fixe comme la seule zone visible par nous et à laquelle on n’a pas envie de renoncer. Ce film en fait génère un désir de cocon, de s’enfermer dans une bulle que l’on saurait sécurisée et d’attendre que le jour se lève. Fermer les yeux le plus fort possible.
Mais il est impossible de fermer les yeux… et nos personnages vont nécessairement chercher à comprendre, chercher à savoir s’ils sont fous, ou véritablement harcelés.

 

attention, ce qui suit en dévoile un peu plus sur le contenu du film

Un autre point très intéressant qui retient particulièrement mon attention et qui va également à contre-pied (avec le rythme posé et circulaire du film) des tendances actuelles, est que les occurrences fantastiques sont traitées avec une très grande simplicité et s’incarnent dans les éléments matériels. Cela renvoie à une idée du fantastique assez réaliste (pas d’apparition de démons immenses crachant des flammes, mais des phénomènes s’immisçant dans l’espace physique) et à une idée de l’image qui n’est pas révélatrice. Souvent les photos sont vécues comme pouvant "révéler" au-delà du phénomène chimique les présences, les esprits. Il en va habituellement de même pour le film. Ici, l’image montre ce qu’il se passe, "point barre". On pourrait la qualifier d’objective, elle n’a qu’un rôle d’observatrice, elle ne sert qu’à enregistrer et témoigner. Et gagne par cela ses galons d’authenticité (dans le contrat avec le spectateur : on ne décèle pas le factice). Les phénomènes qu’elle relate gagnent également en force mais surtout en fluidité et en subtilité. J’en reviens à l’élégance du film : cette façon d’amener sans heurt et sans démonstration la présence paranormale, de la faire vivre en trouvant des "trucs", des relais plutôt que de l’aborder de manière frontale (il y a d’ailleurs un mouvement superbe dans le film, vous verrez).

Seul hic, ce sont deux petites choses de "mauvais goût" (qui se départissent de la finesse du reste) : deux obédiences au genre à la fin du film… Mais on passera sur cela tant ce film contient de qualités, tant il provoque des frissons, des mouvements de recul dans son canapé et autres retenues de souffle ; tant il laisse une impression très agréable d’avoir été fouillé dans ses peurs enfantines.

Paranormal Activity, un film de Oren Peli avec Katie Featherston et Micah Sloat
Sortie le 2 Décembre 2009. Distribution : Wild Bunch

 

A propos de Culturopoing

Laisser un commentaire