Nicolas Winding Refn – "Drive"

Nicolas Winding Refn. Âge : 41 ans. Nationalité : Danois. Profession : réalisateur. Une trilogie (Pusher 1 : 1996, 2 : 2004, 3 : 2005) qui a fait forte impression dans son pays d’origine avant de conquérir le monde. Deux films inédits chez nous mais qui valent le détour (Bleeder, 1999 ; Fear X, 2003). Le choc frontal Bronson (2008). Le trip visuel et sensoriel Valhalla Rising (2009). Et pour continuer sur la lancée qui le place définitivement dans le panier des réalisateurs talentueux qui marquent le cinéma, voici Drive, un des plus beaux hommages aux polars années 1980 et en particulier à William Friedkin (Police Fédérale Los Angeles) et Michael Mann (Manhunter, Thief).

 
 
Basé sur un court roman éponyme de James Sallis (sorti chez Rivages Noir en 2006), Hossein Amini en a tiré un scénario qui impressionne par son travail sur les personnages en particulier. A l’instar de son Viking quasi muet dans Valhalla Rising, Winding Refn retrouve ici un héros silencieux avec et sans prénom (on l’appelle simplement Driver, unique signe identitaire comme l’était « One eye » pour Mads Mikkelsen). A la fois anonyme et porté par cet insigne symbolique du chauffeur, ce qu’il perd en loquacité, il le gagne en profondeur. Après Blue Valentine, Ryan Gosling si révèle décidément un grand, très grand talent d’acteur au jeu particulièrement dense et varié, son rôle chez Refn imposant une puissante présence qui rappelle certaines figures mythiques incarnées par Clint Eastwood ou Steve McQueen. L’homme solitaire et fascinant malgré lui. Juste par le jeu du regard, la maitrise du corps, les deux pieds posés sur le sol. Une maîtrise personnelle parfaite. Winding Refn ne se perd pas en scènes d’exposition superflues pour nous le présenter – d’ailleurs il ne nous le présentera pas, l’entourant d’un éternel mystère, d’un passé soupçonné mais inconnu : Driver conduit, de nuit, le long d’un boulevard sur fond sonore d’une musique des années 1980. Des images brèves qui résument parfaitement l’étendue de sa solitude. Et lorsqu’on lui demande de s’impliquer davantage dans les braquages, il répète juste la même phrase : « Je conduis. Je vous donne un créneau de 5 minutes… » Un homme qui avance sans cesse pour éviter de devoir vivre en s’arrêtant trop longtemps.
 
De jour, Driver est cascadeur automobile en tandem avec son ami de longue date, Shannon (Bryan Cranston). De nuit, il propose ses services aux malfrats qui ont besoin d’un chauffeur pour échapper à la police. Sa vie se complique lorsqu’il fait connaissance avec sa voisine Irene (Carey Mulligan) et son fils. Et encore davantage lorsque le mari d’Irene, Standard (Oscar Isaac) sort de prison et demande de l’aide à Driver pour le parfait déroulement d’un braquage.
 
S’inscrivant dans la droite lignée des Films Noirs où le protagoniste se retrouve acculé par une situation qui le dépasse mais à laquelle il ne peut s’échapper, Drive est surtout l’histoire d’un homme et non juste une succession de scènes d’action comme pourrait le suggérer le titre. Mais bien que Driver soit pris dans un engrenage fatal, cela ne semble pas le perturber outre mesure. Il a toujours fait ce qu’il a à faire et il le fait bien. A aucun moment, il ne doute de ses capacités à aller jusqu’au bout quitte à faire exploser des amitiés ou à se mesurer à des hommes bien plus puissants que lui. La morale bien-pensante, il n’en a que faire comme quasiment tous les personnages du film. Chacun veut quelque chose. Des secrets se révèlent, des relations s’entrechoquent et implosent dans un micro univers où l’apparente dureté des habitants ne résiste pas aux coups du destin. Cette fragilité forme le sous-texte du métrage, perceptible tout particulièrement dans les scènes de dialogues entre Driver et Irene.
 
La jeune femme est interprétée avec charme et douceur par Carey Mulligan. Sa priorité est l’avenir de son fils et elle s’y consacre de tout son être en tenant par exemple plusieurs boulots. Elle attend le retour de son mari dans l’espoir qu’il se débarrasse enfin de ses mauvaises habitudes mais au contact de Driver, elle entrevoit une autre vie. Non moins compliquée, peut-être, mais surtout différente. Et sans doute meilleure à la longue. Mais Driver n’est pas du genre à se confier. Irene le comprend très vite et s’évertue à l’apprivoiser par la patience. Leurs échanges verbaux sont brefs mais lourds de sous-entendus. Ces deux là sont faits pour s’entendre, c’est une évidence. D’ailleurs, c’est la première fois que l’amour tient une place aussi prépondérante dans un film de Winding Refn. Mais ce n’est pas un amour qui pétille et fait danser de joie, mais un amour fait de silences multipliés, de regards volés, un amour fait de mélancolie qui condamne les participants à ne jamais s’expurger du sort qui les prédestine et à ne jamais voir se concrétiser ce qu’ils désirent le plus, un amour sacrifié à un étrange sens du devoir dont ils ne s’affranchissent pas.
 
L’absence de manichéisme de Driver, fait cohabiter la lumière et les ténèbres en chacun des personnages, qui sont tous quasiment en état de grâce au travers de leurs non-dits qui leur laissent une totale liberté d’expression physique. C’est d’ailleurs assez flagrant chez Standard, le mari d’Irene. On voudrait détester ce mari délaissant à sa petite famille et lui faisant subir ses allers-retours en prison, en trahissant à peine à chaque fois l’immense confiance qu’ils ont en lui. Mais la tendresse qu’il exprime envers Irene et leur fils est si touchante que ses actes criminels nous apparaissent juste comme désespérés comme si sa seule motivation était l’amour infini qu’il portait aux siens.
 
Chez Winding Refn, l’aspect sombre de la vie transparaît à chaque instant. Rien n’est simple, rien n’est évident. Il s’évertue à faire passer ce sentiment dans l’esthétisme de ses films, des éclairages minimalistes et parfois durs à son emploi continu de grand angle qui donne une profondeur de champ importante qui engage le spectateur à 100%. Par le biais d’une photo sublime, le réalisateur nous offre également une vision de Los Angeles différente de la ville ensoleillée et superficielle que l’on a l’habitude de voir dans les grosses productions. Nous ne sommes pas dans les bas-fonds mais dans une ville sombre et presque anonyme dont la noirceur déteint sur ses occupants. Mais s’ils peuvent aisément cacher leurs sentiments, aucun ne peut cacher son regard. Et qu’est-ce qu’ils sont beaux, ces regards ! Empreints de désir, de manque, de détermination, de forces cachées et faiblesses révélées…
 
Entre les mains d’un réalisateur lambda, Drive aurait donné un film spectaculaire sur la forme mais creux au niveau des personnages et de leur histoire. Avec un cinéaste aussi atypique que Winding Refn, le résultat est aussi impressionnant visuellement que sur le fond. Contemplatif et hypnotique, Drive s’inscrit entièrement dans l’univers très personnel du réalisateur composé d’économie de dialogues, de belles trouvailles visuelles pour traduire les émotions de ses personnages et de ces brusques accès de violence et de fureur qui brisent le rythme et cloue le spectateur à son siège. Le film n’évite pas un retour à l’archétype dans le dernier tiers qui se révèle alors un peu décevante par rapport à ce qui précède. On aurait imaginé le réalisateur prendre un chemin différent pour démêler l’intrigue de son histoire qui se clôt malgré tout sur une scène d’une poésie à arracher une larmichette. Les fans d’action pure à la Fast and Furious risquent d’être frustrés mais les nostalgiques des bons polars qui vous restent dans la tête et le coeur y trouveront toute leur satisfaction. Driver nous emmènera là où il voudra, les yeux fermés nous nous laisserons conduire.
 

A propos de Marija NIELSEN

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