Michael Moore – "Capitalism, a Love Story" (avant-première)

Capitalism, a Love Story ne changera pas d’un iota l’appréciation que les uns et les autres peuvent avoir du travail de Michael Moore ou, plus exactement, du personnage lui-même. C’est bien le problème avec Moore : son omniprésence dans ses films et son statut médiatique de poil à gratter professionnel finissent pas troubler la perception que l’on peut avoir de ses films.
Moore est-il un grand cinéaste, ou au moins un grand documentariste ? La réponse est non. Est-ce que c’est ce qu’on attend de ses films ? Non plus.
Au fond, et ça n’est pas une critique, Michael Moore est resté un journaliste militant, son premier métier dans son Michigan natal. Un journaliste dans la grande tradition américaine du terme, attaché à la notion de récit, mélangeant fragments de réel et éléments mis en scène, ces journalistes-écrivains dont le travail littéraire n’était qu’une autre façon d’exprimer la même vision du monde qu’au travers de leurs articles. Moore est d’ailleurs lui-même autant écrivain (souvent beaucoup plus drôle, mordant et documenté) que cinéaste.

Cette vision, sinon du monde (souvent très approximative dès qu’il s’aventure hors frontières), du moins de l’Amérique, traverse tous ses films. Elle est peut-être naïve, voire irréaliste, mais elle est généreuse et rien ne permet de penser qu’elle ne soit pas sincère : l’Amérique de Moore est un pays peuplé de braves gens, toujours profondément mus par les idéaux des Pères fondateurs du pays, méthodiquement floués par un pouvoir politique, économique, médiatique, militaire, qui prétend mener une politique en leur nom mais allant systématiquement à l’encontre de leurs intérêts. Moore instruit évidemment à charge et n’a jamais revendiqué de faire dans la subtilité, mais il faut être armé d’une bonne dose de mauvaise foi pour ne pas lui reconnaître de mettre à jour quelques faits, au mieux troublants, au pire révoltants.

Mr. Moore goes to Washington
Mr. Moore goes to Washington

Ici, les ahurissantes et très lucratives polices d’assurance-vie prises par beaucoup de grandes entreprises américaines au nom de leurs employés mais à leur insu ; les salaires de misère versés par certaines petites compagnies aériennes à leurs pilotes, les obligeants à cumuler un autre emploi (c’est le cas de millions de travailleurs américains, hélas, mais c’est un peu plus problématique pour des professions aussi sensibles à la fatigue) ; et surtout ce que Moore appelle le "coup d’état financier" mené par les banques et l’administration Bush entre le 15 septembre 2008 (début officiel de la crise financière) et l’élection présidentielle de début novembre de la même année.
On laissera à de plus éminents spécialistes le soin de juger le fond de la thèse du cinéaste sur ce dernier sujet, et gageons qu’il s’en trouvera des régiments pour s’indigner que l’on puisse remettre en cause la nécessité et le bien fondé des 700 milliards de dollars versés aux banques américaines il y a un an. Avec ce recul d’un an, justement, force est quand même de constater que ces mêmes banques se portent globalement aujourd’hui comme un charme et que le pouvoir d’achat de leurs dirigeants, actionnaires et traders n’a pas vraiment plongé…

Cette partie sur ce coup d’état financier est le morceau de bravoure du film (et rappelle beaucoup dans sa forme l’enquête de Farenheit 9/11) mais aurait peut-être gagné à en constituer la totalité. La première partie est en effet un peu confuse, ressemblant plutôt à un "worst off" des méfaits du capitalisme plutôt qu’à un documentaire vraiment bien construit. Elle a néanmoins comme vertu d’accorder beaucoup d’attention à tous ces "John Does", souvent issus d’une Amérique assez white trash, celle des "blue collars", celle de Moore lui-même, tout simplement, qui fait d’ailleurs témoigner son propre père, représentant typique de la classe ouvrière ayant accédé au confort de la classe moyenne au cours des "trente glorieuses" de l’après-guerre.

CSI : Wall Street
CSI : Wall Street

Ces Américains moyens, Michael Moore se persuade, et réussit à nous en convaincre, qu’ils sont majoritairement de plus en plus lucides et hostiles par rapport à la politique économique qu’ils ne cessent de subir. Il réussirait même à nous faire croire qu’une bonne partie du pays ne serait pas hostile à une certaine forme de socialisme, ou en tout cas à une remise à jour du New Deal rooseveltien, à des années-lumière des deux mandats de Bush.
On reproche souvent aux films de dénonciation (genre auquel on peut rattacher l’œuvre de Michael Moore) de prôner la désespérance en se "complaisant" des horreurs du monde et en se gardant bien de proposer des solutions en forme de lueur d’espoir. C’est un reproche que l’on ne pourra pas formuler à l’encontre de Capitalism, a Love Story. D’abord parce que son auteur rappelle que le programme que Roosevelt souhaitait mettre en application avant sa disparition prématurée reste encore furieusement nécessaire. Mais surtout en nous montrant plusieurs initiatives de travailleurs qui, forcés à le faire ou non, ont pris en main leur destin et mis en place, apparemment avec un certain succès, quelque chose qui n’est même plus à l’ordre du jour dans les programmes des partis de gauche chez nous : l’autogestion.

Cette foi quasi inébranlable de Michael Moore en la capacité de ses compatriotes à se montrer infiniment plus intelligents et généreux que l’image qu’en donnent leurs dirigeants au reste du monde a quelque chose de profondément émouvant et emporte la sympathie. Les conservateurs américains lui reprochent notamment de dénigrer systématiquement l’Amérique, alors qu’il fait justement tout le contraire ! Moore sait aussi nous rappeler que, aux Etats-Unis comme ailleurs, les travailleurs ont su se mobiliser pour obtenir des droits (en cela, son travail est un complément de celui de l’historien Howard Zinn) et qu’il n’y a aucune fatalité pour que cette histoire ne se répète pas. Mais le plus tôt sera le mieux…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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