Mark V. Olsen & Will Scheffer – "Big Love"

Mâles de tous les pays, cette série et ce texte sont d’abord pour vous ! Mâles de tous les pays, qui en secret ou non, rêvez d’avoir plusieurs femmes, une pour le jour, une pour la nuit, une vieille, une belle, une mère, une maîtresse, une jeune fille, mâles qui rêvez d’être surpuissants, d’être omnipuissants ! cette série est pour vous.
Qui n’a pas imaginé qu’il serait peut-être plus facile, plus joyeux, plus exaltant, plutôt que de vivre banalement en couple, dans une famille platement mononucléaire, de passer d’une femme (ou d’un homme, d’ailleurs) à l’autre en les installant de part et d’autre de chez soi? Ce fantasme, ce rêve impossible, cette folie, Bill le vit pour vous, tous les jours, le veinard. Mais attention, il n’est pas question pour lui, se faisant, d’appliquer un quelconque programme libertaire, de chercher à recréer les conditions perdues d’un phalanstère idéal, ou encore de se laisser aller à ses penchants libidinaux insatiables.
Que nenni ! Bill est mormon. Et polygame pratiquant. Il a été choisi par Dieu pour un programme précis. C’est une vocation, un chemin, une exigence, un appel auxquels il a choisi de répondre, quoiqu’il lui en coûte. C’est pour cela, et uniquement pour cela, et malgré les difficultés que cela engendre dans l’Etat de l’Utah où, comme ailleurs, cette pratique est illégale, que Bill prend d’abord une femme, Barbara, qu’il épouse, et qui devient donc sa première épouse, la seule qui soit officielle, puis une deuxième, Nicolette, socialement clandestine, qui lui a fait deux garçons, et enfin une troisième (avant une quatrième ?), Margene, ex baby-sitter de ses cinq premiers enfants, jeune mère débordée de ses deux derniers.

Chloë Sevigny, Jeanne Triplehorn, Ginnifer Goodwin et Bill Paxton
Chloë Sevigny, Jeanne Triplehorn, Ginnifer Goodwin et Bill Paxton

Avec tout cela, que croyez-vous ? Il faut que Bill assure. Qu’il assure financièrement bien sûr, car il doit faire vivre et prospérer sa grande famille, dans la plus pure tradition protestanto-mormono-puritaine où accumulation capitalistique et salut de l’âme sont étroitement liés, et qu’il assure sexuellement aussi, car si, comme vous le savez, une femme est bien difficile à satisfaire, nul besoin de vous démontrer que satisfaire trois femmes est plus que trois fois plus difficile (et tout à coup, à cette pensée, vous êtes déjà presque soulagé de n’avoir qu’un cheval à monter). C’est là que l’on voit comment les avancées scientifiques les plus pointues (matérialisées sous la forme d’une petite pilule bleue) peuvent venir au secours des pratiques religieuses les plus ancestrales. Comme quoi il ne faut jamais opposer tradition et modernité. 
Tous les soirs donc, Bill retrouve l’une de ces trois femmes, et se doit de l’honorer – ce qu’il fait d’ailleurs avec un enthousiasme, une énergie et une conviction qui devraient tous vous inspirer – en totale conformité avec la volonté de Dieu, c’est-à-dire pour l’allégresse, et il y en a beaucoup – voilà une série qui commet à gogo le péché de chair pour notre plus grand plaisir – et pour la reproduction, la multiplication des enfants, car la famille se doit de s’agrandir, tout comme elle se doit de s’enrichir. Voilà pour l’homme.

La famille Henrickson au grand complet
La famille Henrickson au grand complet

Et les femmes alors, hurlent les lectrices ! Aussi bizarre que cela puisse paraître à nos sœurs féministes, européennes, monogames et agnostiques, elles existent. Certes, la polygamie demande une organisation d’enfer, un sens du partage prononcé et une solidarité féminine sans faille (1) : en une phrase, la polygamie exige des règles. La série ne nous cache pas qu’il est bien difficile de gérer rivalités, jalousies et privautés, elle en fait même l’un de ses noeuds narratifs. On suit avec une curiosité d’anthropologue/ethnologue amateur et un plaisir voyeur, grâce à une mise en scène joueuse et joyeuse, qui navigue entre les trois maisons, se cache dans les recoins, tourne autour des personnages, espionne par les fenêtres, les rebondissements de cette cohabitation, de ce quotidien complexe, de ces négociations permanentes.  Mais jamais, au grand jamais, ces femmes ne sont ridiculisées, chosifiées, ou réduites à l’état d’objet du mâle.
Traitées avec beaucoup d’attention par le scénario, elles sont chacune dotées d’une vraie personnalité, de désirs, d’obsessions. Il ne s’agit pas de mettre en scène Bill, coq en pâte, parmi ses poules, même si par instants, c’est ainsi qu’il apparaît. Il s’agit de chacun et de chacunes, et de leurs enfants aussi, tout particulièrement les deux aînés, adolescents, qui doivent faire leur chemin dans cette famille particulière. Ainsi le jeune garçon, qui est a l’âge où l’on baiserait un pied de chaise, et que la simple vue d’une perceuse s’enfonçant dans du bois met dans tous ses états, doit-il supporter le spectacle de son père, cet homme viril, toujours fertile, ce rival, qui passe des bras de sa mère à ceux de son autre épouse, et qui se colle/se serre contre le corps appétissant d’une jeune femme à peine plus âgé que lui, le fils aîné. 

Ginnifer Goodwin, Bill Paxton, Jeanne Triplehorn et Chloë Sevigny
Ginnifer Goodwin, Bill Paxton, Jeanne Triplehorn et Chloë Sevigny

Ne croyez donc pas, hommes et femmes – presque – monogames qui me lisez, que la vie au sein d’une famille polygame soit une chose facile. Ainsi, vous êtes vous déjà demandés ce que vous feriez si vous plongiez dans la passion purement sexuelle avec votre première femme, épousée voilà vingt années, et que vous entreteniez avec elle, votre seule légitime, une liaison clandestine, enfreignant ainsi toutes les règles et d’abord celle de la stricte alternance des lits : un soir sur trois, pas plus, pas moins ? La polygamie ne protège de rien, et surtout pas de la trahison, ou de la souffrance.
Car comme toutes les familles, celle-ci est menacée (et menaçante). Par qui ? Par la bonne société, toujours prête à mettre le nez dans vos affaires, certes, mais surtout, dans la saison 1, par elle-même. Menaces de l’intérieur, dont nous venons de parler, et menaces de l’ascendance, car si Bill est resté fidèle à la polygamie, il a rompu avec sa famille d’origine, famille clanique et quasi mafieuse que l’enfermement sur elle-même a rendu folle. Les incursions dans ce clan d’origine sont particulièrement rocambolesques, étranges – voir le personnage de la très très très jeune épouse du Parrain – et pourtant réussies, malgré le malaise qu’elles distillent. Cela aurait pu être du grand carnaval, cela reste plausible parce que les auteurs n’hésitent pas à tenir au premier plan une histoire à mi-chemin entre le film mafieu et le western, tout en filant leur deuxième plan métaphorique, sans lourdeur.
Voilà un scénario extraordinairement habile, extrêmement au fait du fonctionnement inconscient des familles (l’œdipe est partout), qui réussit l’exploit de nous faire passer par-dessus nos barrières, pour nous intéresser de près à des gens qui vivent à l’opposé de tous nos schémas et qui, néanmoins, nous sont proches, si proches que cela en devient amusant et troublant. Sans doute parce que le point de vue des auteurs n’est jamais moqueur, jamais distant, jamais ironique. La camera regarde ses personnages sans aucune curiosité malsaine, les filme tels qu’ils sont, en détail, en profondeur, sans les épargner, mais sans les ridiculiser non plus. Attentive aux regards, aux désirs, aux mouvements, et aux failles de ses protagonistes, qui naviguent d’un lieu à l’autre, d’une émotion à l’autre, sans que jamais le spectateur ne les perde de vue, la série nous place face à nos propres règles de vie, les interroge, mais toujours avec respect, avec empathie, avec amour. Avec beaucoup d’amour même, des torrents d’amour.

Mâles et hommes, femmes de tous les pays, à la recherche de l’amour, voyageurs perdus au fin fond de l’Univers, qui toujours essayez de patiner gracieusement sur la fragile glace de l’existence… quand celle-ci se fend, quand les forces vous abandonnent, ne soyez pas tristes, ne soyez pas désespérés, regardez plutôt Big Love et laissez-vous emporter.

Big Love, Saison 1 sur Orange cinéma séries à la demande.

(1) C’est en cela qu’elle n’est pas si différente de la monogamie telle que la vivent, selon les statistiques de l’INSEE, les femmes françaises des années 2000…

Une série utilisant le sublime God only Knows des Beach Boys en musique de générique ne peut décemment pas être mauvaise…

A propos de Florence SACCHETTINI

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