Marie Losier – "The ballad of Genesis and Lady Jaye"

AU DELÀ DU GENRE
 
The ballad of Genesis and Lady Jaye, documentaire arty réalisé par Marie Losier autour d’un couple d’artistes underground, est une belle ode à l’amour et à la différence.
 
 
 
Durant sept ans, la cinéaste française Marie Losier a suivi, munie d’une Bolex16mm, le quotidien de Genesis Breyer P-Orridge et de sa femme Lady Jaye. À travers ce portrait, agrémenté notamment d’extraits de concerts et d’images d’archives, Genesis Breyer P-Orridge, figure emblématique de la contre culture anglo-saxonne, se confie. En s’adressant très rarement face caméra, l’artiste évoque de sa voix rauque les moments les plus marquants de sa vie : son enfance, les débuts de la musique industrielle dont il est à l’origine, sa relation avec William S. Burroughs ou ses souvenirs de tournées et de ses performances. Des scènes oniriques surréalistes, rêvées par la réalisatrice, subliment ce personnage et viennent régulièrement illustrer son propos. À ses côtés, Lady Jaye, performeuse et ex dominatrice d’un club SM new-yorkais, est présente par leur histoire mais reste beaucoup plus discrète tout au long du récit.
 
Au delà du mythe que suscite Genesis, le documentaire s’attarde sur le couple hors norme que forment les deux artistes. Leur rapport à l’amour et au corps peut intriguer. En effet, dès leur rencontre en 2000, ils rejettent naturellement tout stéréotype du genre en inversant les codes et les rôles qu’impose la société. Leur mariage en est l’exemple type : Genesis est habillé en robe blanche alors que Jaye est simplement vêtue d’un gilet et d’un pantalon de cuir.
 
 

 
Au fil du temps, ils décident d’aller plus loin en façonnant une troisième entité à leur image, appelée la pandrogénie par Genesis. Il en parle d’ailleurs très bien dans le film : « lorsqu’on aime quelqu’un, on dit souvent : je t’aime tellement que je vais te manger ! Nous avons décidé de passer à l’acte. » Afin de se ressembler traits pour traits, le couple subit de nombreuses interventions chirurgicales. Ce véritable culte de l’autre devient leur performance artistique de tous les jours. Même après la disparition de Lady Jaye en 2007, l’amour perdure puisque Genesis continue encore ses transformations.

Peut-être par excès de pudeur, la réalisatrice effleure la violence de cet acte et délaie son discours en s’attardant quelque peu longuement sur la carrière du musicien. On regrette de ne pas voir davantage la crudité de cette intimité parfois décadente. La distance volontaire qu’elle installe avec son esthétique arty et son montage expérimental constitue à la fois le charme et le défaut de ce film passionnant. Mais cela n’enlève rien au talent de Marie Losier, dont ce premier long-métrage très prometteur a été honoré d’un Teddy Award durant la dernière édition du festival international de Berlin. The ballad of Genesis and Lady Jaye offre avec cette fascinante histoire d’amour une belle réflexion sur l’identité et la différence.

A propos de Joël Pfister

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