Jean-Michel Ribes – "Musée haut, musée bas" (DVD)

Sortie en salles il y a un peu plus d’un an, c’est peu dire que la dernière réalisation de Jean-Michel Ribes n’a pas défrayé la chronique ni affolé le box-office (moins de 450 000 spectateurs France en fin de parcours). A la faveur de sa diffusion sur Canal + actuellement, une petite séance de rattrapage n’est pas inutile.
Musée haut, musée bas est la première adaptation d’une de ses propres pièces. On le sait, Ribes est d’abord un homme de théâtre : comme auteur (pas loin d’une vingtaine de pièces depuis ses débuts il y a 35 ans), comme metteur en scène, et même, depuis huit ans, aussi comme directeur du Théâtre du Rond-Point, qui présente probablement l’une des programmations les mieux balancées des théâtres parisiens entre exigence formelle et vrai succès populaire. A l’écran, Musée haut, musée bas est, comparativement parlant, loin d’avoir rencontré le même succès que sur scène. L’explication tient peut-être au dispositif lui-même du film, assez théâtral, respectant au moins deux des trois unités (temps et espace, puisque nous restons quasiment confinés dans un musée, mais il est vaste…), aussi à son côté sketchs, autre source féconde de l’inspiration de Ribes. Que ce soit déjà au cinéma (son premier film, Rien ne va plus, il y a trente ans) et bien sûr surtout à la télévision (Merci Bernard puis Palace, dans les années 80), Jean-Michel Ribes a souvent travaillé sur ce format, préférant le fragment à l’ensemble (ou reconstituant l’ensemble par fragments), et c’est d’ailleurs dans ce registre que Musée haut, musée bas le film, s’avère le plus intéressant et convaincant.

Sebastian Barrio, Philippe Khorsand et Michel Blanc
Sebastian Barrio, Philippe Khorsand et Michel Blanc

Le fil rouge constitué de l’obsession du directeur du musée (Michel Blanc) à contrôler toute intrusion de la "Nature" dans son temple de la "Culture" (ou toute intrusion du "naturel" dans l’"artificiel") constitue finalement la seule vraie faiblesse du film. Ce contrôle s’avérant parfaitement inefficace, la Nature finit par prendre spectaculairement le dessus au point d’engloutir le musée, ce qui nous vaut le recours à des effets spéciaux numériques un peu ratés. Il induit aussi l’idée d’un "message" inhérent au film, ce qui est sans doute une fausse piste, car Ribes tient l’absurde en trop haute estime pour ça. Souvenons-nous, à ce propos, d’un des meilleurs sketchs de Palace, celui où Claude "l’homme aux clés d’or" Piéplu nous mettait justement en garde contre les "messages", en déconseillant à ses clients de laisser des messages à leurs connaissances au desk du palace : "Bertolt Brecht a truffé son théâtre de messages, s’est-il pour autant fait un seul ami ?!?".
N’en déduisont pas pour autant que Musée haut, musée bas n’a rien à dire et se limite au pur exercice de style ludique. En fait, comme Palace, justement, dont il pourrait constituer une sorte d’appendice (décors comparables, énormément de comédiens communs, y faisant des apparitions plus ou moins courtes…), le film est un point de jonction idéal entre les univers de deux des auteurs phares du show télé, Roland Topor et Jean-Marie Gourio. Du premier, on retrouve le goût du théâtre de l’absurde, son côté surréaliste, son jeu sur le pur plaisir des situations ; du second, le côté brèves de comptoir (bonne nouvelle : une nouvelle fournée est prévue au Rond-Point en 2010, évidemment toujours mis en scène par Jean-Michel Ribes lui-même), ici transformées en "brèves de cimaises", tournant gentiment en ridicule les réactions de nos contemporains face à l’Art, mais aussi les artistes eux-mêmes. On y ajoutera volontiers le souvenir de quelques autres grands sorciers des mots, comme les deux Raymond, Queneau et Devos (on pense moins à Domenech, quoique, il aurait pu y tenir joliment son rang aussi…).

Gérard Jugnot, Isabelle Carré, Chantal Neuwirth, Pierre Arditti et Laurent Gamelon
Gérard Jugnot, Isabelle Carré, Chantal Neuwirth, Pierre Arditti et Laurent Gamelon

Ce serait aussi une erreur de penser que Ribes se vautre dans la diatribe populiste anti-art (contemporain ou non) ou anti-intellectuelle. Ce serait surtout bien mal connaître son œuvre. La scène, très Bertrand Blier, des gardiens de musée témoignant de ce que cela représente que de passer ses journées de travail entouré de Beauté (qui avait déjà songé à se poser cette question avant lui ?) est d’ailleurs l’un des plus beaux hommages décalés qui soient à la Création artistique et à l’effet qu’elle produit sur ceux qui la reçoivent.
Célébrons plutôt cette fête de l’esprit, ces textes finement ciselés portés par une impressionnante troupe de comédiens, compagnons de route souvent de très longue date, avec une mention spéciale pour Muriel Robin ou Daniel Prévost et une pensée attendrie pour le très regretté Philippe Khorsand (avec qui Ribes avait créé la compagnie du Palium il y a plus de 40 ans), mort juste après la fin du tournage de ce qui restera hélas son dernier film.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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