James Gray – "Two Lovers" (avant-première)

Le bruit courait à Cannes cette année que Two Lovers serait la comédie romantique de James Gray.
Bigre, pour qui connaît ses trois précédents films (Little Odessa, The Yards et La Nuit nous appartient), voilà qui pouvait laisser pour le moins perplexe, tant ils ne donnent pas souvent l’occasion d’esquisser ne serait-ce qu’un sourire.
“Romantique”, oui, assurément, et fort heureusement bien davantage au sens que Goethe pouvait donner à ce mot plutôt qu’aux outrages que lui fait subir un Marc Lévy. “Comédie”, c’est déjà plus discutable…

On ne peut pas nier, néanmoins, que le propos se fasse globalement plus léger, pour une histoire n’incluant pour une fois nul mafieux, policier, meurtre ni même le moindre petit délit (allez, si, deux ecstas gobés avant une virée en boîte). Mais en grand cinéaste ayant bien écouté les leçons de mise en scène de Tonton Hitchcock, le génie de James Gray est ici de filmer la passion amoureuse comme il filmerait des scènes, sinon de meurtre, au moins de thriller. Two Lovers travaille bien davantage sur la tension que sur l’émotion (même si le film n’en est pas dénué) et c’est en cela qu’il est si grand.
C’est en cela, surtout, qu’il est un film de pure mise en scène, au scénario bien troussé mais sans grande originalité, au fond. Un homme se retrouve déchiré (pas tant que ça, d’ailleurs, son choix est sans ambiguïté) entre sa passion soudaine pour une inconnue et l’amour sincère que lui porte une jeune femme que ses parents le pressent d’épouser. Raconté comme ça, ça n’est pas très engageant, même si on y retrouve en filigrane le conflit “cornellien” habitant généralement les héros de James Gray, entre le coeur et la raison, pour schématiser.

Joaquin Phoenix et Gwyneth Paltrow

L’une des premières idées magnifiques est celle du casting. Pas seulement pour l’excellence des comédiens, qui ne constitue nullement une surprise tant Gray est probablement l’un des meilleurs directeurs d’acteurs en activité. Mais surtout par le décalage induit par l’âge des protagonistes avec leur environnement et leurs sentiments. Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow (l'”inconnue”, dans un rôle finalement pas si étonnant pour elle, pour qui se souvient de La Famille Tenenbaum) et Vinessa Shaw (l'”amoureuse vertueuse”, qui trouve ici probablement son plus beau rôle) ont manifestement tous dépassé les 30 ans (même si c’est moins net pour la troisième, mais ça n’est plus une gamine) et, pourtant, leur comportement est celui d’adolescents !
De par leur statut familial et/ou professionnel, d’abord. Bi-polaire à tendances suicidaires et mal remis d’une précédente rupture amoureuse, Phoenix vit chez ses parents et fait le garçon de courses dans la blanchisserie de son père. Paltrow, vivant aux crochets de son amant plus âgé (le toujours formidable Elias Koteas, acteur fétiche de quelques uns des meilleurs films d’Egoyan), est professionnellement déclassée (à la question admirative “You’re a lawyer ?!?” d’un Phoenix déjà sous le charme apprenant qu’elle travaille dans un cabinet d’avocats, elle a cette merveilleuse réponse désabusée : “No, I’m an assistant. Assistant for life !”). Et Shaw est la parfaite “fille à ses parents”, suffisamment riches pour qu’elle ne se pose guère d’autre question que de se trouver un bon mari.
Cette immaturité matérielle se traduit surtout dans leurs emportements amoureux, irraisonnés, où la passion (ou ce qu’on croit faire office de passion… peut-on vraiment aimer un(e) quasi inconnu(e) ?) nait d’un seul regard. Et aussi dans cette obsession, très bien vue, de coller au plus près des centres d’intérêt de celui ou celle sur qui se cristallisent nos sentiments pour espérer ainsi mieux la connaître, mieux lui plaire. Aussi saugrenue que puisse paraître la comparaison, il n’y a finalement pas très loin du comportement de Joaquin Phoenix envers Gwyneth Paltrow à celui d’Osman Elkharraz envers Sara Forestier dans L’Esquive ! La même gaucherie amoureuse, la même obsession, le même élan nous poussant vers des continents inconnus (l’opéra ou San Francisco ici, le théâtre et Marivaux là). Qui n’a jamais expérimenté cet état amoureux ?…

Vinessa Shaw et Joaquin Phoenix

L’environnement juif ashkenaze de deux des personnages principaux (Phoenix et Shaw) est parfaitement idoine avec l’histoire racontée. Ce cocon familial, dont on ne sait jamais très bien s’il n’étouffe pas plus qu’il ne protège, ne peut que renforcer leur attitude. La mise en scène de Gray se fait ici très subtile, évidemment infiniment respectueuse du milieu dépeint (dissipons tout de suite un possible malentendu : ça n’est pas La Vérité si je mens 3 !), pour traduire ces attentions maternelles (touchante Isabella Rossellini) qui peuvent facilement virer au flicage, cette sollicitude paternelle (on est content de retrouver Moni Moshonov dans un rôle bien différent de celui du parrain mafieux russe de La Nuit nous appartient) qui finit par vous accabler de responsabilités trop grandes pour vous…
Il y a quelque chose de très touchant à voir ce grand corps lourd de Joaquin Phoenix se faufiler à pas de loup dans le domicile familial pour aller vivre, au dehors, une vie plus exhaltante, forcément plus risquée aussi. On ne dévoilera pas la fin mais disons qu’elle ne constitue pas une surprise pour le spectateur : en tout cas, elle met à mal l’idée de “comédie”, ou alors dans un registre très amer et plutôt cruel…

Le statut social des personnages est très ancré, sans aucun surlignage. La seule scène (la plus drôle du film) où Phoenix rejoint Paltrow et Koteas dans un restaurant chic de Manhattan en dit bien suffisamment sur le gouffre le séparant de ce type de milieu.
On pourrait citer mille autres idées de mise en scène géniales magnifiant ce qui, porté à l’écran par beaucoup d’autres, aurait facilement virer à la bluette tire-larmes. Expliquer par exemple comment le simple son d’un téléphone mobile recevant un appel ou un sms peut contribuer à cet état de tension. Comment le fait que Phoenix et Paltrow soient non seulement voisins mais que leurs chambres soient en vis-à-vis, espacées d’une cour intérieure d’immeuble, loin d’être un artifice un peu facile, s’avère la source d’échanges extrêmement troublants où regards et paroles ne sont pas toujours synchrones, comment aussi cette cour intérieure symbolise cette présence/absence de l’un à l’autre (“si loin, si proche”). En même temps que l’on peut y voir (qui sait ?) un joli hommage aux décors de West Side Story, dont les scènes les plus romantiques se déroulaient sur les fameux escaliers extérieurs new yorkais…

Elias Koteas, Gwyneth Paltrow et Joaquin Phoenix

On a parlé de tension de la mise en scène, mais elle est également nuancée par la sensualité de la photographie (dans les tons de La Nuit nous appartient, puisque c’est le même Joaquin Baca-Asay qui est à la caméra) et de l’accompagnement musical qui apporte par endroits une touche de sophistication (Stan Getz & João Gilberto, Sergio Mendes & Brasil ’66 ou le toujours très langoureux Lujon de Henry Mancini) qui ne nuit pas au propos, bien au contraire.

En dépit des apparences et de l’exceptionnelle rapidité avec laquelle le film fut enchaîné après son précédent, Two Lovers est loin d’être une oeuvre mineure ou “récréative” dans l’oeuvre de plus en plus passionnante de James Gray. Elle lui est d’ailleurs fidèle en bien des points : dans son interprétation (troisième film consécutif avec Joaquin Phoenix), dans l’environnement culturel dans lequel baigne le récit (ici la communauté juive de Coney Island, à Brooklyn), dans le rythme de la mise en scène (les scènes durent le temps qu’il faut et mon dieu comme c’est agréable dans un film américain avec des “stars” !), dans sa primauté aux personnages…
Le film d’un homme qui respecte profondément ses personnages, ses spectateurs, le cinéma, tout simplement.

La bande-annonce :

A propos de Cyril COSSARDEAUX

Laisser un commentaire