Jafar Panahi et Motjaba Mirtahmasb – "Ceci n'est pas un film"


Survie à domicile
 
En coréalisant clandestinement Ceci n’est pas un film, les cinéastes iraniens Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb signent sans doute leur plus belle œuvre.
 
Depuis maintenant presque un an, Jafar Panahi est condamné à six de prison et à une interdiction de vingt ans de quitter son territoire et d’exercer son métier de cinéaste. Assigné à résidence, Il attend toujours le verdict de son appel à la cour.
En réponse à cette calamité, il décide de contourner la censure de façon inventive en imaginant un dispositif contestataire au régime totalitaire de Mahmoud Ahmadinejad.
Muni d’un Iphone ou d’une simple caméra numérique tantôt posée sur une table, sur un bord de lit ou prise en main par son ami documentariste Motjaba Mirtahmasb, Panahi filme son quotidien dans son appartement, mis en scène sur une seule journée.
Alternant les moments de vie relatifs à sa situation : au réveil, au téléphone avec son avocate et avec sa famille, devant les informations télévisées ou cogitant seul sur sa terrasse surplombant Téhéran, le film met en valeur le besoin du cinéaste de rester en contact avec l’extérieur et de lutter ainsi contre le repli qui lui est imposé. Des visites ponctuent sa journée, apportant au récit de la légèreté : une voisine de palier cherchant à tout prix à lui confier son chien ou un étudiant venu ramasser les poubelles et se voyant accompagner par le réalisateur pour la suite de sa collecte dans l’immeuble.
Épisodiquement, Motjaba Mirtahmasb prend le relais et filme son ami. Commence alors un échange entre les deux hommes sur leur condition de travail et des risques qu’ils encourent en le pratiquant aujourd’hui. Panahi évoque avec une certaine nostalgie des souvenirs de tournage, et la discussion prend ainsi l’allure d’une master class autour de sa filmographie.
Conscient du soutien et de la mobilisation du monde du cinéma à son égard, – on se souvient notamment de l’indignation du festival de Cannes, peu après sa première arrestation en mars 2010, qui avait souligné son absence en laissant symboliquement un siège vide à son nom parmi les membres du jury – le cinéaste ne manque pas de le rappeler à son avocate à plusieurs reprises pour appuyer sa défense.
 
Mais le moment le plus touchant du film est sans doute lorsqu’il tente de reproduire, de façon improvisée et inventive, des scènes de son dernier projet avorté. Avec les moyens du bord (un tapis, du scotch et une chaise), il partage ses envies et des notes très précises de séquences qu’il n’a jamais pu mettre en scène. Car si sa condamnation ne lui permet pas de lire son scénario ou de le mettre en image, rien n’empêche son auteur de l’expliquer. Mais cette belle tentative symbolique finit par le frustrer.
Toujours pudique, Panahi laisse échapper ses états d’âme, jonglant entre ironie, tristesse et révolte.
Ceci n’est pas un film en est donc bel et bien un : un manifeste intelligent pour la liberté d’expression et le droit à la création.
 
Lors de l’avant-première du film à la cinémathèque Française, le 19 septembre 2011, en présence de Thierry Frémaux et de Serge Toubiana, Costa Gravas nous apprend que Motjaba Mirtahmasb, dont le jeune fils assiste à la projection, vient lui aussi d’être arrêté et condamné à la même sanction.
 
Ceci n’est pas un film de Jafar Panahi et Motjaba Mirtahmasb – Kanibal Films Distribution
 
 
 

A propos de Joël Pfister

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