Frantisek Vlacil – "Marketa Lazarova"/Karel Kachyna – "L’oreille"/Ivan Passer – "Éclairage Intime"

C’est une salve aussi hétéroclite qu’alléchante que les éditions Malavida nous proposent avec cette sortie quasi simultanée d’une dizaine de films, dans le cadre d’un travail d’exhumation de trésors cachés du cinéma tchèque des années 60 pour la plupart étouffés par la pression soviétique -le genre d’entreprise qu’il convient de saluer d’emblée, surtout lorsque les bonus consistent essentiellement en un master aux petits oignons …  En voici donc trois exemples passionnants. 

 

 

 

 

 

 

Une fois n’est pas coutume, attaquons par le plat de résistance, l’imposant Marketa Lazarova de Frantisek Vlacil. On peut certes facilement rester de marbre devant l’histoire contée par cette fresque, obscure variation sur plusieurs thèmes shakespeariens transposés dans une Bohème enneigée du 13ème siècle, au cœur des manigances croisées de seigneurs aux troubles intentions et des élans de leur progéniture. Mais que l’on soit client ou non du genre et de la sécheresse épique (!) avec laquelle il est abordé, on ne peut qu’être estomaqué par la tenue esthétique de cette adaptation d’un monument costaud de la littérature tchèque. Relevant autant d’une forme d’art brut que du travail d’orfèvre (des plans à la composition renversante), la réalisation mêle clairs-obscurs intimes, fantasmagories symbolistes (occasionnellement érotiques) et morceaux de bravoure épiques dans un noir et blanc magnifiant la puissance des décors, le tout avec candeur et audace. Les cadres sublimes, aux premiers plans régulièrement caressés par les branches, les flammes ou la neige confèrent à ce théâtre de l’affrontement entre christianisme et paganisme une dimension tarkovskienne (avec un peu moins de contemplation métaphysique cependant). Plus prosaïquement, on pourra dire de ce Marketa Lazarova parfois cité comme “meilleur film tchèque ever”, au terme de ses 2h30: “c’est long mais c’est beau”.

 

 

 

 

 

 

 

L’oreille, de Karel Kachyna, se place dans un registre kafkaïen plus attendu dans son référent historico-politique. C’est d’ailleurs sa principale limite: le film perd beaucoup de sa saveur en dehors de ce contexte qui lui a valu la censure. Il faut dire que l’attaque du régime ne manque pas de mordant et que sa conclusion est d’une ironie glaçante. Un peu brouillonne, la mise en scène suscite parfois l’intérêt (la mise en miroirs entre la nuit perturbée d’un couple et, en flash-backs successifs, la soirée officielle à laquelle ils viennent de participer) mais l’ensemble peine à passionner. Néanmoins, le parallèle entre le délitement en huis-clos du couple -sous surveillance- d’un vice-ministre dont le ministre de tutelle vient d’être évincé par le Parti et la découverte des pièges de la “diplomatie” font de cette Oreille une intéressante œuvre mineure doublée d’un document sur le climat politique de l’époque.
 
 

 

 

 
 

 

Mais la meilleure surprise du lot est de loin et sans conteste le fabulissime, l’exceptionnel Éclairage Intime d’Ivan Passer. Complice, assistant et scénariste du Milos Forman des débuts, Passer a connu une carrière internationale sporadique et plutôt confidentielle. Pourtant, son deuxième film aujourd’hui déterré porte la marque d’un cinéaste au talent hors du commun. Œuvre courte et modeste semblant jouer profil bas, chronique à la fois tendre et amère d’un microcosme provincial (un couple et leurs enfants, vivant sous le même toit que les parents de Madame, et un autre couple: celui du frère en musique de Monsieur venu chez eux le temps des préparatifs d’un concert), Éclairage Intime évoque les marges de notre Nouvelle Vague: on pense notamment aux courts-métrages de Tati, Rozier et Vigo. Des cousinages loins d’être écrasants tant Passer se hisse avec une désarmante bonhomie à ces hauteurs. Tour à tour drôle et acerbe, toujours terriblement touchant, le film bénéficie d’un sens ahurissant du cadre faisant de chaque plan une petite merveille à plusieurs niveaux, ainsi que d’une musicalité qui lui appartient en propre et lui confère son aura de petit miracle. L’air de rien, le cinéaste magnifie le petit monde qu’il regarde sans jamais que sa folle magie ne brise l’incroyable justesse réaliste de l’observation, et joue des plans larges comme des gros plans avec un brio jamais démenti. Les comédiens y sont tout aussi constants dans l’excellence. Parsemées d’audaces (l’enterrement, la poule… restons volontairement évasifs pour susciter votre curiosité, elle sera de toutes façons récompensée), les 75 minutes de ce joyau se traversent -malgré un absurde discret parfois très sombre- comme un état de grâce. Un petit chef-d’œuvre aussi proche que possible de la perfection.

 

A propos de Rémi Boiteux

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