Françoise Romand – "Appelez-moi Madame"

Appelez-moi madame, de Françoise Romand.
Voilà bien une petite pépite du cinéma qu’il faut s’empresser de découvrir, car l’occasion nous en est offerte par la sortie récente du dvd, presque 20 ans après la réalisation du film.

Si son résumé peut rappeler les pires sujets télévisés s’intéressant à la vie privée des gens – Dans un petit village normand, un militant communiste, marié et père d’un adolescent, devient transsexuel à 55 ans, aidé par sa femme -, le film de Françoise Romand dépasse très largement l’anecdotique fait divers pour brosser un beau portrait humain, portrait de deux Normandes animées par une vision de la vie peu banale, assumée avec simplicité.

Ovida Delect, anciennement nommé Jean-Pierre Voidies, est filmée dans son village de Normandie, en 1986, cinq ans après être devenue femme. Le film est constitué de témoignages des habitants, de son (ancienne) épouse, de son fils et d’elle-même. Si les habitants sont filmés à la manière d’un micro-trottoir, Ovida, sa compagne Huguette et son fils Jean-Noël le sont toujours de manière plus posée et soigneusement cadrée, chez eux où à l’extérieur. Ovida est un personnage bien évidemment peu commun. Poète et ancien résistant communiste, déporté et torturé par la Gestapo, elle se qualifie aujourd’hui comme poétesse, écrivaine et citoyenne du monde. Devant une caméra évitant tout penchant voyeuriste, et ne dissimulant jamais sa présence, Ovida évoque son enfance, la question de l’identité (avec simplicité, sans tomber dans une plate analyse psychanalytique), ses envies ; elle brille par son niveau de culture et de spiritualité. De ce fait, l’attention qu’elle porte à son style vestimentaire et à son élégance n’a rien de grotesque. On peut d’ailleurs constater que pour l’enfance comme pour la vieillesse, corps féminins et corps masculins se ressemblent, les différences physiques s’estompant avec l’âge. Aussi, mise à part sa voix assez grave, son travestissement physique n’est pas apparent. Sa manière de nous décrire sa vision de la féminité, et sa sensibilité pour le contact du tissu d’une robe, agitée par le vent, sur sa peau, est par exemple étonnante de justesse et de pudeur. Elle sait aussi apprécier la galanterie masculine, sans pour autant tomber dans la caricature de la femme maniérée.

Sa compagne Huguette, magnifique, est peut-être encore plus émouvante. Derrière une personnalité plus effacée, discrète, se cache un être profond, d’une énorme générosité. Tellement sensible qu’elle se laisse facilement rattraper par l’émotion et laisse couler quelques chaudes larmes sur ses joues rondes, aussi rondes qu’on imagine son cœur. Se cache aussi une femme courageuse, confrontée au qu’en dira-t-on et à la réaction de leur fils (qui sera très touché par le film). Elle a toujours eu beaucoup d’admiration pour Ovida, dont le côté féminin l’avait touchée lorsqu’ils s’étaient rencontrés la première fois, un côté féminin et maternel qui remplira en elle le manque dont elle souffrait puisqu’orpheline à cinq ans. Si elle est heureuse aujourd’hui, malgré la transformation de son mari ? Quelque part oui, parce qu’elle l’aura aidé à trouver son bonheur : « Elle est elle-même, c’est important » confie-t-elle à la caméra d’une voix fébrile. Dans une extrême retenue.

Les deux femmes, toutes les deux très belles de manière différente, paraissent tantôt comme un couple (comme dans la scène où elles racontent leur rencontre), tantôt comme deux sœurs, cousines ou amies. Le tout ponctué d’évasions poétiques, portées par les poèmes d’Ovida. Évasion aussi grâce à des moments purement fictifs où Françoise Romand intègre ses personnages (réels) dans une représentation imaginaire et fantasmée. Certains plans sont travaillés comme de véritables tableaux teintés de lyrisme. Venant comme une suspension dans le temps.

A mille lieues de la forme du reportage, Appelez-moi Madame est un pur film de cinéma, avec ses libertés d’écriture, ses choix narratifs et sa manière de mêler la fiction au fait brut. Françoise Romand prend d’ailleurs le soin de nous rappeler par des petits signes que nous sommes devant une œuvre mise en scène, et non devant de la téléréalité où l’on essaierait de gommer à tout prix la présence de la caméra. Non, ici le dispositif formel cinématographique est pleinement assumé, supposé et parfois montré, ce qui permet une distanciation et donc une réflexion sur ce que voit le spectateur. L’amusant générique de fin est à ce titre un bel exemple de volonté de dévoiler le simulacre : les membres de l’équipe technique, au fur et à mesure que leur nom apparait à l’écran, entrent dans le cadre pour venir embrasser Ovida qui les attend.

Ce jeu de mise en abîme est poussé tellement loin qu’Ovida raconte face caméra la manière dont elle aimerait se représenter à l’image, décrivant le fantasme d’une femme en robe de mariée courant sur la plage, que Françoise Romand mettra en scène et insèrera dans le film, monté au ralenti et accompagné d’une voix clamant un de ses poèmes commençant par « Et si j’étais une muse… », comme une ponctuation onirique régulière dans le film. Une manière peut-être inconsciente mais combien intéressante de questionner le pouvoir du cinéma et sa capacité à “réaliser” des fantasmes, en faisant intervenir la fiction dans le réel. Une manière aussi de jouer sur la participation de son sujet (Ovida) dans le processus de création, dépassant ainsi les limites traditionnelles du documentaire qui réduit le sujet au seul statut d’acteur.

Ce parti-pris de faire participer Ovida à l’écriture du film semblait, aux yeux de la cinéaste, un moyen plus juste et plus fort de raconter le personnage, comparé à des questions de journalistes qui essaieraient de faire cracher le morceau, faisant apparaître leur propre jugement dans la manière de diriger les questions. Et si cela peut paraître évident, c’est tellement peu de le rappeler, à l’heure où le reportage ultra réaliste envahi la télévision.

Après un premier long-métrage, Mix-Up, qui prenait comme histoire de départ deux familles anglaises dont les bébés avaient été échangés à la maternité, Françoise Romand revient avec Appelez-moi Madame sur la question de l’identité, qu’elle poursuivra avec Thème-je, film pour lequel elle décide de tourner la caméra cette fois sur elle. Appelez-moi Madame est un film bien singulier, porté par une réflexion plus discrète mais tout aussi forte sur le bonheur. Sur l’amour aussi bien sûr. L’amour au sens profond (Ovida dit son énervement face à cette tendance générale de vouloir penser son cas sur le plan sexuel). Avec de la pudeur et beaucoup de respect pour ses personnages.

Une réflexion finalement assez osée, en 1986, époque où la transsexualité était encore tabou. Ce qui explique, selon la cinéaste, le mauvais accueil de la critique de l’époque. Mais le film revoit le jour aujourd’hui, en dvd, et Françoise Romand est curieuse de voir la réaction du public en 2008. Nous lui souhaitons la plus grande reconnaissance.

DVD édité par Dorian Films et Alibi Productions
Sortie en France le 17 novembre 2008

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