Alejandro Jodorowsky – "La Danza de la Realidad"

Alternant en toute impunité drame, film engagé, surréalisme… le dernier Jodorowsky est une expérience jubilatoire et cathartique tant pour le cinéaste que pour les spectateurs.

 
Adapté librement de son autobiographie fantaisiste, La Danza de la Realidad fait plus que retracer l’enfance du réalisateur ; elle célèbre une réalité non-linéaire et mouvante que l’être humain a le pouvoir de faire bifurquer par ses choix et plus encore, le cinéaste par sa relecture.
 
La Danza… est une ôde au pouvoir du cinéma et de ses métaphores qui permettent de tout raconter, à la psychogénéalogie chère à Jodo qu’il s’amuse à revisiter en invitant son petit-fils et fils à l’incarner, enfant puis adolescent ; enfin surtout, une apologie de l’Imaginaire, traduction cinématographique de ses premières années, relatées dans son livre : «  Sortir de ma tête s’avéra aussi impossible que d’échapper de l’intérieur d‘un coffre-fort. Impossible de céder à la chair la suprématie de mon identité. Je décidai alors de suivre le chemin inverse : puisque je ne pouvais descendre, je ferais que toutes mes sensations m’élèvent !». Le mouvement ascensionnel est présent dès la séquence d’ouverture : des pièces d’or dansent dans les airs, tombent. La voix off commente :« Les pièces sont comme le sang : si elles circulent, il y a la vie. ». Puis, la première phrase qu’énonce  le héros-narrateur, enfant est « J’ai peur ». Il est aussitôt vivement repris par son père : « Ne dis jamais ça ! ». Toute la dialectique des rapports père-fils est synthétisée ici.
La Danza de la Realidad film ne reprend qu’environ le premier tiers du livre, s’arrêtant à l’adolescence d’Alejandro. Il s’agit surtout d’une variation sous toutes ses formes autour de la figure tutélaire, qu’elle soit paternelle et abusive ou, ouvertement dictatoriale. Car, Alejandro naît en 1929 dans un village chilien, Tocopilla, sous le joug du dictateur Ibanez et subit également la tyrannie d’un père Stalinophile.
Avec un mélange réjouissant de finesse et d’audace frontale, le film met en scène la confusion des sentiments d’un enfant, montré du doigt car différent : trop blanc, trop juif, trop sensible, trop délicat pour faire la fierté de son père, la sympathie de ses camarades.
 

 
Il s‘agit d’une transcription au carré des souvenirs de Jodo qu’il a non seulement déjà romancé dans son autobiographie mais qu’il agrémente ici  de correspondances poétiques: ainsi, lors de la séquence sacrificielle où l’enfant se fait couper les cheveux par un père macho, horripilé par sa chevelure blonde qui rappelle celle de son grand-père disparu, brulé vif , une perruque symbolise la chevelure coupable. L’ambivalence des sentiments de Jodo junior acquiert une portée universelle lors de la très belle scène où la mer rejette tous ses poissons morts, suite à l’acte de colère de l’enfant : furieux, il balance une pierre dans l’océan, faisant fi de la mise en garde de la vieille femme, la reine des coupes : « Attention ! une pierre peut tuer tous les poissons ». La mer se venge : une grosse vague renvoie tous les poissons morts sur le rivage, les mouettes s’affolent. Jodo balance entre se « lamenter pour les sardines ou se réjouir pour l’euphorie des mouettes ». 
Chaque séquence s’apparente à une fable édifiante, où le grotesque côtoie le truculent : un nain déguisé en Zorro fouette un dollar gonflable pour faire la promotion de la boutique des parents Jodorowsky « A bas les prix ! » ; des souliers rouges sauveront la vie d’Alejandro en provoquant l’engouement d’un jeune cireur de chaussures…
 

 
En dire plus serait un contresens par rapport à une œuvre qui se joue comme un accord à deux partenaires, un pas de danse à deux, où les danseurs font dériver la réalité, non seulement à travers ce que le réalisateur en fait, mais aussi et surtout, via leur propre perception. Un dernier exemple pour vous donner un aperçu de cette singulière transposition : la mère de Jodorowsky ne s’exprime que par le chant.
Nul besoin d’être afficionado de Jodo pour apprécier sa nouvelle œuvre, ni d’avoir lu aucun de ses ouvrages ; non plus d’avoir vu ses films précédents, dont celui-ci retrouve la démesure, mais avec un ton plus intime et plus sensible, puisqu’il évoque son début de vie.  On retrouve un Jodorowsky assagi, plus modeste que lors de ses premiers films, mais qui a gardé un goût et un talent pour les scènes –prouesses, transgressant les limites de la faisabilité : ainsi ces hordes de nains handicapés rappellent les milices trash de La Montagne sacrée, la scène des chaises renvoie à la vision insensée de la centaine de Christ en bois de l’opus psychédélique. Là, permettons-nous la formule : on est dans de l’hallucination frontale et calme, une forme de psychédélisme apaisé et assimilé. C’est peut-être une des grandes forces du film : en imposer en toute tranquillité. Rappelons aussi que c’est un Jodorowsky produit avec des moyens : Gaumont, donc plus lisible et moins baroque qu’à l’accoutumée. Une sorte de Jodorowsky grand public sans être édulcoré.
 
 
D’aucuns pourront sourire à certaines naïvetés ou saynètes volontaristes mais là est l’impact du cinéaste : une hypercroyance en la Croyance, qui finit par tout emporter sur son passage, nous faisant voguer loin au-dessus des sentiers battus.
Quitte à planer parfois premier degré, qu’il est bon de s’élever !
Avec la Danza de la realidad, Jodorowsky confirme à nouveau sa foi en le Cinéma, art alchimique et total, son aptitude à revivre non seulement ses premières années mais à restituer l’âme d’enfant du spectateur.
 

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