Alain Resnais – Les Herbes folles

 
Depuis longtemps Alain Resnais est l’un des rares réalisateurs à préférer indiquer «Réalisation» sur les affiches et dans les génériques de ses films, plutôt que de mentionner « un film de » ou « réalisé par ». Comme une filiation avec le théâtre et le terme "mise en scène", mode d’expression qu’il n’a cessé de triturer sous toutes ses formes en particulier dans ses derniers opus. Mais c’est aussi le moyen pour lui de parfois se détacher de l’origine du contenu de ses films, d’indiquer clairement une idée de "médiation", tranchant au fond avec la nouvelle vague et la politique des auteurs contemporaine à son accession au cinéma de fiction. Gardant une fonction extérieure et humble de bricoleur et d’adaptateur en tout genre, Alain Resnais n’a pas souvent eu le loisir de donner le sentiment de parler de lui-même dans l’intime de ses préoccupations, le cantonnant souvent au manipulateur de formes.
 
Il est tentant de voir dans Les Herbes Folles et ses thématiques tournant sur la mort, l’inachèvement des idéalismes, les constructions imaginaires de chacun, une sorte de testament de fin de parcours, d’y traquer les errances du vieil homme que ce soit pour les porter en dérision ou faire de la mort une thématique majeure. Pourtant encore une fois Resnais est porté par l’idée de traduire à l’écran un imaginaire précis, ici celui de l’écrivain Christian Gailly, en démarquant une nouvelle son film de ses réalisations précédentes et expérimentant toujours d’autres voies pour raconter. L’argument est mince pourtant à l’origine : une simple histoire de portefeuille perdu autour duquel les différents chemins de traverses se chargent de mettre en place un univers touffu nourri d’imaginaires et de frustrations, dont on ne connait pas vraiment les réelles origines (aussi énigmatiques que l’est en elle-même la personnalité du narrateur)
 

En cela, Alain Resnais rend ici pleinement hommage à l’œuvre de Christian Gailly et inscrit complètement son adaptation de « L’incident » dans sa continuité film. C’est d’abord vrai dans la forme même et les monologues intérieurs de Gailly illustrés via des voix-off (la voix intérieure des personnages d’Azéma et de Dussolier mais aussi une tierce-voix, celle d’Edouard Baer, qui rend compte avec grande parcimonie (peut-être deux à trois fois dans le film seulement) du théâtre des opérations). C’est surtout vrai avec les personnages, ces blocs faits hommes ou femmes, ces corps qui ne sont qu’émotions pleines, jamais ou rarement diluées, et tant pis si celles-ci changent et évoluent de tout en tout au fil du récit.
 
Les seconds rôles épousent eux-aussi ce penchant appréhendé chez tous les personnages satellites des livres de Gailly, ainsi Anne Consigny qui accepte la situation donnée en l’accompagnant, sans se battre et allant même jusqu’à l’encourager, étant entendu que l’inéluctable est écrit. On sent beaucoup de souffrance passée chez les personnages de Gailly, tout comme dans ceux du film, une souffrance rarement éprouvée au moment de l’action ni même discourue mais une vraie souffrance passée. Les Herbes folles c’est une adaptation cinématographique de l’univers de Christian Gailly.

 


 
Il n’empêche le cousinage avec le label balisé du « film somme » n’est pas complètement à écarter. Si nombre de projets du cinéaste avaient pour but d’explorer des formes, des idées conceptuelles toutes singulières, il croise un peu ici tout ce qui a pu l’intéresser tout au long de sa carrière. Les Herbes Folles du titre valent autant pour ses personnages ne pouvant échapper à leurs fictions à tendance déviantes, qu’au grand chaudron dans lequel sont jetés, pêle-mêle, les dédales du nouveau roman, du théâtre, l’amour de la BD et surtout ses obsessions de la répétition et du déterminisme. Dans ce grand fouillis, on se rend compte que c’est la grande dimension existentielle de ce cinéma, au-delà de son formalisme.
 
Jamais sans doute Resnais n’avait parut être aussi conscient des petits cailloux qu’il a semé de films en film tout au long de sa carrière. Mais il n’en use pas pour autant ici afin d’exécuter une simple compilation, il la met au service d’une ballade un brin nonchalante : on y revisite en somme son cinéma en prenant des ruelles adjacentes et en évitant de retraverser le grand carrefour. Les Herbes Folles a certe une continuité dans le contenu avec son œuvre précédente, mais le pathétisme sous-jacent et cruel du faussement coloré Cœurs, film qui filait d’emblée un sévère coup de blues, se retrouve en partie escamoté par l’absurde et les diverses pirouettes. Histoire finalement de ne pas trop prendre au sérieux la gravité de l’absence de désir, sa perte ou sa mutation maladive : éléments semblant à l’évidence préoccuper le metteur en scène de façon plus conséquente, comme s’il modelait des éléments humains plus chauds et chargés d’affect, à contrario des débouchés opaques et plastiques de ses premières œuvres.
 
L’un des revers de la médaille est ici surtout formel: là où il pouvait y avoir une ambiance très dérangeante et lugubre dans Cœurs, elle atteint ici les frontières de la variation kitch. Le chef opérateur Eric Gautier a cette fois plus que surligné la dimension foncièrement artificielle des dispositifs de Resnais dans une photographie dense qui flirt parfois avec le pompier, que ce soit dans les intérieurs nuits oppressants du pavillon de Georges Palet ou les séquences déviant l’imaginaire cinématographique. Passant du coq à l’âne les situations poussent les limites de la représentation et font naviguer les dialogues dans l’instable du degré de réception, instituant une sorte de grotesque sublime qui contaminerait un aimable téléfilm boulevardier avec ses décors parfois très plats. Le nanar (volontaire ?) semble par moments pas loin. Au milieu on se perd dans diverses textures de vert, celles de la végétation anarchique fondant la roche qui évoquent la fin de Mon Oncle d’Amérique, ou le rêve ligne claire des grandes étendues de champs d’aviation.
 

 

On connait le souci pictural du cinéma de Resnais pour ses personnages comme pour ses objets. Sabine Azéma ici, jaune tout d’abord puis lorgnant sur le rougeâtre avant de déborder sur le véritable rouge du trench de Anne Consigny de la même manière qu’elle empiète sur son terrain affectif et familial. Que dire sinon du bleu de la peinture d’André Dussolier, comme si tous les trois étaient liés un peu inévitablement comme les couleurs primaires le sont. D’ailleurs les trois néons dans l’entrée de l’appartement de Sabine Azéma sont également là pour le dire.
 
Resnais connait il le dessin animé Clémentine, ce feuilleton névrotique et traumatique des années 80 ou une petite rouquine malade s’évadait de son handicape après un accident d’avion dans l’imaginaire et les rêves aériens ? Sabine Azéma, allez savoir pourquoi, donne curieusement le sentiment dans son avion d’avoir un air de famille avec cette héroïne. Ces Herbes Folles, elles en sont un peu la version sénior, avec un ton et des enchainements finalement en définitive assez proche de l’animation. Il y a une épure enfantine, celle du jeu, que toutes les digressions et tourments adultes finissent par retrouver. Eloge de la Fuite disait Henri Laborit avec lequel Resnais avait bâtit Mon Oncle d’Amérique : après avoir traqué et revisité nombre de modes de fiction et représentation qui agissent mine de rien comme des prisons, il s’en remet finalement à une pulsion d’imaginaire très enfantine où peu importe ce qu’on l’on a appris du bien et du mal, de la culpabilité et de la frustration ; en attendant sa prochaine vie, son prochain jeu de rôle.

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