Sufjan Stevens – "The BQE"

Plus de quatre ans ont passé depuis Come on Feel the Illinoise, concept album consacré à l’Illinois censé être le deuxième volet (après Michigan) d’une série de cinquante consacrés par Sufjan Stevens à la totalité des états américains. Autant dire qu’à moins de confier la suite à son éventuelle descendance (on n’est pas assez intime pour savoir si elle existe), on n’en verra jamais le bout…
Avec The BQE, "performance video album" centré sur le Brooklyn-Queens Expressway reliant entre eux deux des cinq boroughs new yorkais, on pourrait dire que Stevens a signé le troisième volet, celui consacré à l’Etat de New York. Pas sûr que ce soit son intention (pas sûr non plus que le troisième volet en question soit d’ailleurs planifié), mais on pourrait en effet l’envisager comme tel.

A l’origine, néanmoins, il s’agit d’un show multimédia présenté pour la première fois il y a deux ans tout juste, consistant en un film sur cette voie express réalisé par Stevens lui-même, accompagné par un orchestre d’une trentaine de musiciens, au service d’une musique exclusivement instrumentale.
Depuis le début de sa carrière discographique, il était clair que le format chanson était trop étroit pour Sufjan Stevens. Sur Illinoise, déjà, il s’était largement frotté au format instrumental, mais plutôt à travers quelques interludes au milieu de chansons parmi les plus puissantes enregistrées depuis le début de ce siècle (et une bonne partie du précédent aussi, allez). Sans parler de son Enjoy your Rabbit des débuts (2001), exclusivement instrumental, qu’il tient d’ailleurs absolument à relancer aussi à l’occasion de la sortie de The BQE, mais même sous le titre très updikien Run, Rabbit, Run, non merci, Sufjan, on n’est définitivement pas client.

Sufjan Stevens, caméra (super 8) au poing
Sufjan Stevens, caméra (super 8) au poing

Dans ce registre non inédit, The BQE est évidemment d’une toute autre ambition. Stevens se frotte ici ouvertement à quelques grands maîtres anciens, ceux de la première moitié du XXème siècle. La référence la plus évidente, mais pas la plus connue, est celle de Charles Ives, autour duquel le jeune prodige tournait depuis un moment. Mais on pourrait aussi bien citer Gershwin ou même Debussy, en figure tutélaire de la plupart des compositeurs américains (néo)classiques de ce siècle.
Avec The BQE, la musique de Sufjan Stevens prend une ampleur que l’on soupçonnait fortement mais qu’on ne lui connaissait pas encore. Le résultat dépasse en effet le plus souvent nos plus folles espérances. S’il faut, à regret, ne retenir que deux titres, alors on choisira les sublimes deux premiers mouvements (après un prélude et une introduction servant en fait de générique de début du film), In the Countenance (le plus debussyen des morceaux de l’album, surtout dans ses parties de piano, évidemment) et surtout Sleeping Invader. Ce dernier morceau semble avoir retenu toutes les leçons du meilleur Ennio Morricone et nous offre une composition dont le Maestro n’est certainement plus capable aujourd’hui, en associant un thème au piano lancinant (un peu comme celui de Le Mane sporchi, belle BO méconnue de la fin des 70’s) et trompette très Le Bon, la brute et le truand, comme celle d’une Tunique bleue appelant à l’aide après le passage d’un ouragan apache, le tout soutenu par de sublimes montées de cordes et de bois et une batterie pop (dispositif très fréquent chez le Morricone des meilleures années). On ne connaît pas 4’34 d’une beauté équivalente cette année.

Lors des représentations à la Brooklyn Academy of Music
Lors des représentations à la Brooklyn Academy of Music

Le reste est à peine moins brillant et rappelle parfois les arrangements déjà plusieurs fois rencontrés dans les précédents albums de son auteur, en particulier le magnifique Linear Tableau W et ses bois papillonnant autour de délicats pizzicati de violons.
Possible que les tenants de la musique classique et/ou contemporaine trouvent ça inepte ou bien loin des prétentions évidentes du compositeur, peu importe. Nous, c’est le songwriter Sufjan Stevens qui nous intéresse et nous sommes comblés de le voir franchir, avec quelle maestria, une nouvelle étape dans son évolution artistique. Comblés mais aucunement surpris, tant il est clair que Stevens est loin au-dessus de la mêlée, le talent musical le plus brillant apparu depuis le début de ce siècle, ce que son trop long silence et quelques facilités discographiques récentes (The Avalanche, ses Christmas Songs) avaient parfois tendance à nous faire perdre de vue.

Mais The BQE, c’est donc aussi un film, qu’Asthmatic Kitty nous propose bien évidemment en DVD, en complément du CD.
Jusqu’au premier interlude (Dream Sequence in), la déception est largement de mise, la musique semblant vivre de façon indépendante d’images assez banales du Queens et de Brooklyn. Vraiment dommage pour les deux premiers mouvements évoqués plus haut, qui n’en sortent nullement magnifiés et presque affadis.
Et puis, d’un coup, c’est comme si Sufjan Stevens (également caméraman et monteur de son propre film : il redéfinit vraiment la notion d’homme-orchestre) se rappelait qu’un film, même non narratif, même sans personnages, même "paysager", c’était aussi de la mise en scène et du montage. Le split screen en trois écrans prend enfin tout son sens, les images correspondent entre elles, entrent en interaction avec la musique, même au moyen de procédés un peu éculés mais efficaces, comme l’accélération des images (donnant à celles du trafic routier nocturne des effets très Godfrey Reggio – Koyaanisqatsi, Powaqqatsi – sans que la musique de Stevens ne singe jamais celle de Philip Glass pour autant) ou leur inversion. Le résultat est souvent graphiquement très heureux, très plastique, incontestablement alors rehaussé par la musique. Et les intermèdes des "Hooper Heroes", trois danseuses de hoola hoop (la caméra s’attardant beaucoup plus volontiers sur Elaine "Quantus" Tian, il est vrai très photogénique), renvoient de façon assez ironique à une sorte de paradis perdu de l’Amérique, celui de la Lolita de Kubrick, dont il ne subsiste plus grand-chose dans les paysages urbains assez impersonnels du BQE…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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