Secretly Canadian – le district du bruit boisé

Il ne faut jamais se fier à un nom de label, ainsi celui-ci « Secretly Canadian » n’est pas du tout le label hyper dynamique qui éclaire de toute sa force de frappe mercantile la foisonnante scène canadienne.

Non non non.

C’est tout simplement un label américain qui nous vient de la rieuse cité de Bloomington, Indiana, et qui entend faire entendre avec force du long de son catalogue tout le dynamisme de la scène indépendante américaine dans son versant «folk spectral», «pop bidouillé» et autre « Fuck the american dream ».

Un label que nous avons ainsi voulu mettre en avant tant. Voici donc un bref tour d’horizon de différentes références du label pour vous donner envie à votre tour ensuite de vous y plonger avec délice et gourmandise.

ANTONY & THE JOHNSONS
Ami de la pop pouët pouët merci de passer votre chemin. L’ami Anthony c’est d’abord une voix et puis une photo dans le portefeuille. La photo c’est celle de Boy George, l’idole de sa prime jeunesse, la voix c’est une voix forte et grave mais profondément et paradoxalement androgyne.
La musique d’Antony ? Elle se veut profondément mélancolique, poignante, lacrymale. C’est que la vie en Californie n’a pas été tous les jours roses pour l’ami Antony et qu’il aime à le répéter et le marteler tout du long de ses chansons. L’ambiance de ses albums oscille entre le gris foncé et le gris très foncé, entre la douce tristesse et la poignante mélancolie, on nage donc en pleine opulence du pathos, en plein marasme maitrisé.
Notons que l’album « I’m a bird now » a obtenu le prestigieux « Mercury prize » en 2005, soit donc le très officiel album de l’année en terre britannique, bravo à lui.

EARLIES
Quartet anglo-américain basé à la fois au Texas et dans le nord de l’Angleterre, la musique du groupe oscille entre un Grandaddy somnolent (et débarassé de son synthé de trocante) et un Flaming Lips tout juste sorti de « Rehab », autrement dit on est ici dans une pop tout autant psychédélique que décontractée et quasi-buccolique. L’exemple-type de « pop de chambre » même si on pense davantage à une grange qu’à une suite royale.

EARLY DAY MINERS
Un collectif de l’Indiana à géométrie variable réuni autour d’un dénommé Dan Burton et proposant une musique riche et dense, le plus souvent sous couvert de mélancolie automnale et de guitares aussi bien amplifiées qu’éventées.
On pense beaucoup au merveilleux Idaho (bien qu’on soit ici plus linéaire et moins sujet à l’épilepsie distordue que leurs collègues-influences), on pense aussi souvent à un groupe tel que Low ou encore aux Red house Painters.
Un groupe susceptible de plaire à tous ceux qui se gargarisent de l’ambiance clair-obscure qui fait suite ou qui précède l’orage.
Notons que le dernier album en date du groupe, « Offshore », a été produit par ni plus ni moins que John Mc Entire, leader du combo de post-rock Tortoise. Dans notre jargon on appelle ça une “référence”.

DAVE FISCHOFF
Natif de l’Indiana, Dave Fischoff est un songwriter type, tantôt énervé ou apaisé. Ses compositions basiques sont toutefois le plus souvent bardées de tout un décorum sonore et bruitiste bien agréable aux tympans. Un nom à retenir pour les amateurs de pop savamment déconstruite.

HORNS OF HAPPINESS
Side-project d’Aaron Deer, le leader des Impossible shapes, c’est le groupe-kaleidoscope musical par excellence, une belle illustration de ce qu’est la pop psychédélique. On retrouve là en effet un terrain déjà emprunté et balisé par des groupes comme Gorky’s Zygotic Mynci ou encore les Olivia Tremor Control, mais toujours dans une modestie toute relative là où les deux groupes précités semblent vouloir faire de chaque chanson la bande originale du naufrage du Titanic.
Ici nous sommes plutôt du côté du chavirage d’un bâteau gonflable en bordure des eaux autorisées pour la baignade au Touquet. Vous l’aurez compris, l’emphase n’est définitivement pas un terme ayant droit de cité chez Secretly Canadian.

I LOVE YOU BUT I’VE CHOSEN DARKNESS
Side-project là-encore mais du co-démiurge de Windsor for the Derby cette fois. Ce groupe de pop sombre et décadente rend directement et sans l’ombre d’un complexe hommage à des joyeux drilles tels que les Cure, Killing Joke ou encore Joy Division. Inutile de vous dire que le propos est tout sauf joyeux et insousciant.
Le groupe est bien plus quoiqu’il en soit qu’un ersatz des groupes précités, il en est la continuité tout simplement. Les amateurs du post punk cold wave machin bidule vont adorer !!

IMPOSSIBLE SHAPES
L’une des boites de Pandore les plus lumineuses de ce label. Un groupe foutraque (l’album « Tum », leur fer de lance contient 17 morceaux en moins de 35 minutes) où la veine acoustique dominante est traversée bien souvent par des lames acérées piochées dans le rock garage, la country millénaire ou encore le fuzz psychedélique. L’énergie est un mot à mettre en avant aussi pour ce groupe, jubilatoire illustration de la richesse émergente d’un groupe sitôt que ses membres oublient leurs complexes et l’ombre le plus souvent oppressante de leurs influences.

DAMIEN JURADO
Ami de la boiserie bonjour. Nous entrons ici dans la tradition musicale typiquement américaine voulant qu’une guitare trouée, un piano boiteux, un orgue décharné ou une batterie unijambiste aiment à venir nous faire la conversation. Le propos est magnifié par une voix profonde de celle qui enjoliverait la lecture d’un mode d’emploi d’une scie sauteuse, de celle qui nous laisse à penser qu’elle ne chante que pour nous. Les amoureux de Nick Drake, Neil Young ou plus près de nous Radar bros par exemple y trouveront leur compte. Les autres attendront avec de plus en plus de fébrilité le moment où ils pourront enfin taper du pied.

JENS LEKMAN
Le troubadour suédois nous refait à lui tout seul l’historique de la pop musique des 40 dernières années. « Oh, you’re so silent Jens », son album compilant moult années de braconnage musical propose une délicieuse mixture dénuée de grands moyens et pour autant captivante. Une pop bricolée à l’ancienne avec de larges réminiscences sixties (le format court, les choeurs proéminants, les analogies aussi avec les premiers Belle & Sebastian) et une voix chaude et mâle qui éradique à la base tout risque de kitcherie.
Il n’est question ici finalement que de compter fleurette à la girl next door du quartier puis à rentrer chez soi la tête dans les étoiles au retour de la nuit, une sorte de bande originale d’un remake sans fin de « l’American Graffiti » de Georges Lucas pour ce que le film portait en lui de symbolisme. La star de salle de bains du label.

MARMOSET
Là ca ne rigole plus. Les membres de Marmoset entendent bien en effet conquérir le monde sans pour autant bouger de leur garage. Pour cela la pop/rock bigarée du groupe se pare d’un habillage lo-fi (incontournable pour le label vous l’aurez compris) et d’une attitude de jeunes lads anglais. Nous avons là avec ce groupe ce qui se rapproche le plus du rock garage ou du « rock à costume » cher à la première décennie de ce siècle. C’est pourtant quand le groupe lache les gimmicks et met par exemple la basse en avant, quand il se laisse un peu aller et délaisse les beuglements de non-déniaisés (il y aurait une thèse à faire sur la musique du label au ratio de poils sur le torse de ses membres) qu’il fait mouche.
C’est un euphémisme sinon de dire que les membres du groupe auront été traumatisés par la carrière de Pavement. En dernier ressort, sa propension à composer des bouts d’ambiance addictifs l’emporte sur une désagréable tendance à noyer le tout sous des kilos de guitares fuzz ou de distorsion, comme si la grenouille de l’Indiana voulait se faire aussi grosse que les boeufs de MTV2.

SWEARING AT MOTORISTS
Duo venant de Dayton (état de l’Ohio, pas vraiment la Californie quoi) comme un certain Guided by voices auquel on pense énormément à l’écoute de l’album « Last night becomes this morning ». Le même goût pour la pop bruitiste ou le rock déguigandé, la même voix lymphatique, le meme talent aussi pour des petites vignettes agréables à l’oreille.
La différence, puisque différence il y a, se trouve dans un traitement plus épuré du son (comparativement) et à une veine davantage folk-fi (on s’y perd hein avec tous ces genres?) que lo-fi. Un groupe qui ne révolutionne rien, un groupe qui veut simplement être lui vous comprenez.

RICHARD SWIFT
Le meilleur pour la fin avec ce merveilleux Richard Swift, celui pour qui la vie musicale semble s’être arrêtée au lendemain de la proclamation de guerre à l’Allemagne nazie. Imaginez un Rufus Wainwright fuyant comme la peste l’emphase et le chantillyesque et vous aurez une (petite) idée de ce que peut offrir ce troubadour ayant grandi dans le Minesota.
Ses disques sentent bon le vieux vinyle, on a envie d’écouter sa musique en se promenant dans les petites rues de New York pour voir ainsi le paysage en noir et blanc comme le plus beau des génériques de Woddy Allen. On s’imagine prendre ensuite un thé bien chaud et quelques patisseries avant de rentrer bien vite chez soi lire le journal à la lumière du jour crépusculaire.
Il est vrai que le coté « pop à chaussons » peut en rebuter certains, de même que l’aspect suranné de l’oeuvre qu’on peut sans peine jugé désuète. Pour ceux qui toutefois se glisseraient dans ces charentaises, l’extraordinaire sensation de douceur cotonneuse vaudra alors bien plus que de bien trop longs discours.

WINDSOR FOR THE DERBY
Les meilleurs pour la fin. Le secret le mieux gardé de tout le continent nord-américain, Windsor for the derby, trio originaire de Floride. Pour les plus cinéphiles (quoique) d’entre vous ce groupe évoquera peut-être la seule séquence à sauver du « Marie Antoinette » de Sofia Coppola, lorsque la future reine traverse une foret automnale pour s’en aller rejoindre l’armée francaise et par là-meme son destin.
C’est la musique de WFTD que Sofia Coppola a choisi pour l’illustrer, moment magique où l’ambiant minimaliste du groupe fait toucher du doigt le ciel éternel (principale pièce versée au dossier par les avocats de la défense au procès intenté pour ennui et supercherie à Sofia Coppola). Pour la plupart d’entre vous ce groupe reste toutefois un gros point d’interrogation et cela est bien dommage.
Factuellement, Windsor for the Derby c’est six albums ou assimilés d’un post-rock atmosphérique ou d’une folk cold-wave (et si) absolument hypnotisante. Certes par moment le tempo s’accélère un tantinet mais le plus souvent il n’est question ici que de paysages décharnés balayés par la grâce.
« We fight til death » et « Givin’ up the ghost » sont les deux derniers albums en date du groupe sortis respectivement en 2004 et 2005, ce sont surtout deux de plus beaux albums de tout ce début de siècle. Parler de talent est quasi-indécent tant par moment leur musique nous touche jusqu’aux tréfonds. La boite à rythme décharnée, l’orgue minimaliste, la guitare tendue, la voix plaintive, les choeurs à minima, tout cela fait de ce groupe une expérience unique et de leurs albums des petites nourritures célestes et non terrestres.

Qu’on se le dise.

A noter que Paul Newman (ca ne s’invente décidément pas, son surnom d’ailleurs est Luke la vague froide) officie également au sein des “I love you but I chosen darkness”, histoire de donner libre court sans doute à ses pulsions les plus électriques et les plus énergiques.

Le label a encore pléthore de signatures à nous faire découvrir, je veux parler par exemple de Magnolia Electric co, de Danielson, de Panoply academy ou encore de June Panic, quantité d’artistes dont nous reparlerons peut-être au fil des mois.

Impossible pour conclure enfin de parler de « Secretly canadian » sans évoquer son label-jumeau « Jagjaguwar », c’est ce que nous ferons prochainement dans un autre épisode de la série “Les labels sont nos amis”.

En vous remerciant.

A propos de Bruno Piszorowicz

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