Jeune label norvégien créé en 1998 par Rune Kristoffersen – et initialement chaperonné par ECM – Rune Grammofon met en avant les artistes scandinaves de ce que l’on pourrait appeler avec convention “la nouvelle vague scandinave”.
Nouvelle vague, pourquoi ? Parce que depuis quelques années, des artistes comme Bugge Wesseltoft (piano, samples), Sidsel Endresen (voix), le trio E.S.T. (piano, basse, batterie), Peter Niels Molvaer (trompette), Terje Rypdal (guitare), Jan Garbarek (saxophone)… brandissent avec qualité un nouveau jazz, une new conception of jazz (titre de projets de Bugge) qui se déploie sous quelques aspects que l’on ne peut que reconnaître comme scandinaves.
La relative froideur dans le jeu, la recherche d’espace, la longueur, la lenteur (enfin, lenteur,… prise de temps), la sérénité. Longues plaines enneigées, ce sont elles qui semblent inspirer Garbarek ou Molvaer [édités chez ECM]. En tout cas, de cela, on peut dégager un travail sur la profondeur, sur la texture intérieure de la musique. Déployer les espaces sonores pour les observer dans leur microscopie, avec comme une froideur analytique.
D’autres aspects s’expriment par le biais d’un jazz électro subtil et extrèmement bien maîtrisé par Bugge Wesseltoft, si bien que c’est une seule voix, la sienne, qu’il nous semble écouter sur ses albums. Un jazz fait maison (son studio est la “bugge’s room”), dans un petit coin chaud à l’abri des rafales de vent glacé, qui a cet aspect rassurrant de l’intérieur. Chaleur, sincérité, simplicité, … convivialité.
Pour continuer dans la direction donnée : recherche d’intérieur à l’extérieur, recherche d’intérieur face à l’extérieur, des artistes comme Sidsel Endresen s’attachent à explorer l’intérieur en qualité d’intérieur, en tant qu’univers dense et complexe. Qui a-t-il donc là, en bas ?, qu’est-ce qu’on a donc dans le ventre ? Vu que quand on regarde ça ressemble plutôt à la folie, l’expression est heurtée, destructurée, nauséeuse [je conseille l’exceptionnel Merriwinkle de Sidsel Endresen – édité chez Jazzland].

Et tout ça nous ouvre au jazz très hybride que nous propose rune grammofon. Un label très audacieux, qui ne semble pas avoir peur que l’étiquette “label jazz” lui soit retirée par on ne sait même pas qui, un label à la palette extrèmement large, privilégiant la “sincérité et la personnalité” au genre, se faisant ainsi scène d’expression pour cette nouvelle vague scandinave – qui, puisqu’on se posait la question, n’en est pas une, car elle ne développe aucune cohérence d’ensemble, pas d’idées ou de concepts fondateurs, rien qui puisse la classer et la cerner, sinon les faits d’être scandinave, et édité par rune grammofon.
Un label qui développe la différence et l’éclectisme.

Spunk (c’est génial en concert) composé de quatre musiciennes norvégiennes diplômées d’école classique, qui pratique un jazz expérimental électro. Autour d’un violoncelle travaillé rudement à l’archet et d’un cor distillant des notes rondes se déployant dans l’espace-temps du morceau, viennent se poser, stridentes, douces, une trompette et une voix filtrée à l’électro, quelques percussions. Un équilibre assez étonnant est trouvé pour cette formation peu commune, qui crée en chaque instant un paysage sonore multiple très prenant, très riche : la voix, notamment, d’une des filles peut être susurrée, criée, distordue par l’électronique ; univers sonore qui ne manque jamais de nous toucher.

Scorch Trio, avec deux jeunes musiciens qui explosent sur la scène européenne free : Ingebrigt Haker Flaten (basse) et Paal Nilssen-Love (batterie) qui s’associent ici avec Raoul Björkenheim à la guitare. A l’instar de The Thing qu’ils ont fondé avec Mats Gustafsson (sax) [non édité chez Rune Grammofon], ils produisent un free jazz très dynamique, plein de punch, à la limite du jazz-rock, avec une tension rythmique et sonore palpable : partir vite et fort, et tenir… Une esthétique de la folie et de la violence dans son absence de pondérance, comme explosion des carcans, et de la musique et de la société.. du vrai free-jazz.

In the Country, trio piano-basse-batterie, qui développe un jazz très simple, à la limite de la pop, mais très épuré, presque fragmentaire. Leur album “this was the pace of my heartbeat” est très reposant, les notes semblent disposées avec une précision d’orfèvre, nous livrant de bons moments d’émotions et de beauté simple, avec quelques montées en puissance, ou quelques élévations vers la grâce. Le rapport au jazz est dans le traitement de l’instant : construire la musique avec “feeling” en tension vers un point, en l’occurrence la beauté fugace de la tristesse. Il a la mélancolie et la finesse des étendues de neige que l’on contemple des heures…

Avec Susanna and the Magical Orchestra, on bascule encore dans un autre univers, celui de la chanson. Son premier album “Melody Mountains” ne contient que des reprises de tubes “pop”, Hallelujah, love will tear us apart, don’t think twice, it’s alright, … mais savamment orchestrée par le pianiste Morten Qvenild (membre du groupe de free Shining, à ne pas confondre avec le groupe de métal du même nom) en une esthétique de l’épure et de la simplicité. Il laisse à la voix l’espace, souvent oublié, qu’il lui faut pour s’installer et laisser résonner sa douceur et son émotion. Album très épuré, reposant, doux.

Pour finir, en image, Food, qui est représentatif du “gros” de la production de Rune Grammofon, en tout cas de ce que j’en connais, à savoir d’une musique électronique en plein boom, avec également Alog, Supersilent, Humcrush ou encore Skyphone… Une musique électronique qui, musicalement parlant n’est pas du jazz (pas de solos), mais est parcourue de cet état d’esprit très jazz d’acuité et d’ouverture aux multiples potentialités du son, ce travail du ressenti et de l’exploration (beaucoup de “petits sons” mécaniques qui semblent avoir été trouvés au hasard parmi des objets, exploitation de peu d’effets différents au cours d’un morceau, pour mieux les éprouver). Un travail qu’il est toujours dur d’effectuer en studio, mais qui ici n’essaye ni de s’en dissimuler, ni de s’en éloigner… ce qui est la meilleure chose à faire.

Allez, je vous mets une petite vidéo d’un live de Scorch Trio en Finlande.

Je conseille tous les artistes Rune Grammofon, j’achète moi-même tout album Rune Grammofon qui viendrait à se présenter à mes yeux. De plus, leurs pochettes sont belles, cartonnées, avec un design toujours sympa, souvent minimaliste, avec deux ou trois couleurs, le cd étant généralement monochrome (n’allez pas les ranger n’importe où !)
Très bon label.

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