Une des premières chansons écrites par Nick Garrie s’intitule Wheel Of Fortune, la roue de la fortune. Cette roue, elle tourne tout d’abord positivement et rapidement pour ce jeune musicien âgé de dix-neuf ans en 1968, qui possède une voix magnifique, un physique de jeune premier, ainsi qu’un talent précoce évident pour l’écriture de mélodies folk-pop entraînantes. S’ensuit un tour d’Europe avec une guitare sur le dos et l’enthousiasme d’une jeunesse pour qui, pendant l’été de cette année 68, tout semble possible : le sud de la France d’abord, avant d’embarquer pour l’Italie, puis les Pays-Bas et enfin la Belgique pour un premier enregistrement de chansons composées au hasard des rencontres. La roue de la fortune continue à tourner lorsque, par hasard, comme il nous l’explique dans l’entretien ci-dessous, il se voit proposer par Lucien Morisse, le plus important producteur français de musique à l’époque, l’enregistrement d’un album. En studio avec cinquante-quatre musiciens et Eddie Vartan qui, pour l’occasion, cherche à rivaliser avec les orchestrations d’Harry Nilsson plutôt qu’à reproduire les arrangements qu’il réalise pour Johnny Hallyday ou sa sœur Sylvie au même moment, Nick Garrie enregistre un splendide album constitué de miniatures pop raffinées. Même si Garrie aurait préféré une plus grande sobriété instrumentale, The Nightmare of J. B. Stanislas rivalise avec les meilleurs albums pop-folk du moment, ceux d’Harry Nilsson justement ou de Cat Stevens. Tout est alors en place pour que le jeune chanteur de vingt ans devienne un auteur-compositeur sur qui il faudra compter dans les années à venir.

La pochette de "The Nightmare of J.B. Stanislas"
La pochette de “The Nightmare of J.B. Stanislas”

Et puis, la roue tourne brusquement dans l’autre sens. Lucien Morisse se suicide, The Nightmare of J. B. Stanislas ne fait l’objet d’aucune sortie et son auteur croit l’album mis au pilon. Les décennies qui suivent voient Nick Garrie, comme il nous le raconte, s’éloigner de la musique pour d’autres activités, avec quelques rares retours. Il faut attendre trente-cinq années et un nouveau tour de la roue pour que réapparaisse The Nightmare of J. B. Stanislas en 2004 et, dans la foulée, les enregistrements belges, ainsi qu’un single avec le grand Mickey Baker. Le talent de Nick Garrie, éclatant, est enfin pleinement reconnu. Celui-ci enregistre un nouvel album, 49 Arlington Gardens en 2009, tourne beaucoup avec ses premières chansons et ses plus récentes et reprend le chemin des studios, au moment où nous l’avons rencontré, pour un nouveau titre à paraître en janvier prochain. C’est un homme serein qui nous a raconté, dans un français parfait, une vie d’artiste singulière où se côtoient la bonne et la mauvaise fortune.

Je crois que vous avez grandi en Angleterre dans une famille multiculturelle ?

Mon père est russe et ma mère était écossaise. Ils ont divorcé quand j’avais trois ans et elle s’est remariée avec un Libanais. Je vivais à Norwich et je rentrais à Paris chez mon père pour les vacances. Donc ça se passait entre l’anglais et le français chez nous.

A quel moment la musique est-elle devenue importante pour vous ?

C’est par hasard. J’étais dans une pension et, dans mon collège, si on ne chantait pas complètement faux, on vous mettait dans la chorale. Je faisais déjà aussi des petites chansons lorsque j’étais très jeune.

Vous entrez ensuite à l’Université de Warwick dans une filière littéraire. Que vouliez-vous faire ?

J’étais en littérature européenne, sans intention particulière. Je commençais à faire des chansons comme Stanislas. Alors, je pensais faire une carrière d’auteur-compositeur.

Je pense que vous étiez particulièrement intéressé par la littérature surréaliste ?

Oui, beaucoup ! Moi, j’avais une éducation très britannique, très stricte, des années cinquante, soixante. Le mouvement Dada et les surréalistes tournaient tout à l’envers. Ça m’a beaucoup influencé pour certains de mes textes : Stanislas, par exemple. On avait suivi des cours sur l’écriture automatique et j’ai écrit Stanislas ainsi. Avec l’écriture automatique, en lisant le texte des années après, on s’aperçoit que chaque mot appartient à une période de sa vie alors que quand on l’écrit, on ne s’en rend pas compte.

Un certain nombre de chansons qui se retrouveront sur l’album The Nightmare of J. B. Stanislas ont été écrites durant cette période universitaire ?

Oui ! Wheel Of Fortune, Evening… sont des souvenirs d’école à Norwich. En fait, beaucoup de chansons d’alors sont basées sur le moment où je quittais Norwich pour entrer en faculté.

Par ailleurs, beaucoup de vos textes sont autobiographiques. Can I Stay With You est dédié à une de vos condisciples, je crois. Des chansons comme Bungles Tours et The Wanderer évoquent le voyage de manière très différente cependant.

Oui. Bungle Tours est une satire sur les voyages organisés, sur les compagnies de voyages qui racontent n’importe quoi pour faire venir les clients. The Wanderer est une chanson que j’ai commencée dans un bus, ensuite dans un avion et enfin dans un train. C’est vraiment un texte d’évasion.

Durant l’été 68, avec un ami musicien, vous jouez et circulez du sud de la France à l’Italie, puis vous vous rendez à Amsterdam avant d’aboutir en Belgique.

Je ne pouvais pas rester en France pendant un an. Mes parents avaient divorcé mais mon père avait la nationalité française et moi aussi. Donc, on pouvait m’appeler pour le service militaire, que je ne voulais pas faire. C’est en Belgique que j’ai fait mon premier enregistrement sur une cassette audio-8. On a fait l’enregistrement en Belgique parce que je ne pouvais pas être en France. Il y a une fille qui chante sur Cambridge Town. Elle a une très belle voix. C’est une fille belge que j’ai rencontrée à Saint-Tropez. Elle nous a invités chez elle. Je lui ai demandé : “Est-ce que tu peux chanter cette chanson, Cambridge Town ?” Elle a dit : “Je vais essayer”. Ce n’était pas une chanteuse et elle l’a fait très bien. Tout le monde me demande qui était la fille et je ne sais pas qui elle était. J’aimerais bien la retrouver.

La plupart de ces compositions, on va les retrouver sur l’album The Nightmare of J. B. Stanislas (certaines d’entre elles sont reprises en bonus de l’édition en CD de l’album). Il y a déjà Evening, Deeper Tones Of Blue

Oui. Il y a une chanson qui s’appelle Seashore qui n’est pas sur Stanislas. Je l’ai refaite plus tard en Ecosse avec des musiciens écossais et Elefant Records a sorti un digipack dans lequel on trouve cette chanson. Elle est très jolie.

Cette première série d’enregistrements en Belgique n’a pas eu de sortie ?

Non.

Vous retournez alors en Angleterre où vous reprenez vos études à l’Université de Warwick. C’est alors que vous avez la possibilité de revenir en France pour enregistrer pour les DiscAZ ?

Oui. Quelqu’un, je ne sais pas qui c’était, un ami ou une amie de ma mère, connaissait Lucien Morisse. Alors, comme j’avais toujours ma guitare avec moi, il m’a dit : “Qu’est-ce que vous avez à me montrer, jeune homme ?”. J’ai chanté Deeper Tones Of Blue. Il a sorti un contrat et a dit : “Signez ici ! Et vous avez d’autres chansons comme ça ?”. J’ai dit : “Oui”. “Alors, on fait un album !”. C’est un peu un rêve.

Effectivement ! Lucien Morisse est alors le plus important producteur de musique en France.

Oui et il avait Europe 1 aussi.



Vous vous retrouvez alors en France dans un studio avec Eddie Vartan et un orchestre de 54 musiciens. L’enregistrement de l’album a-t-il été long ?

Non, quinze jours.

Vous n’étiez pas, je crois, partisan de ce type d’approche orchestrale ?

Oui, je ne le sentais pas avec autant de musiciens. Eddie Vartan m’a fait écouter le dernier 45 tours d’Harry Nilsson, Rainmaker, et je pensais que le disque serait dans ces eaux-là, avec la guitare en avant. Mais en fait, la guitare, on ne l’entend pas. Elle est retirée et c’est surtout l’orchestre qui est mis en valeur.

C’est particulièrement évident sur la chanson Stanislas qui est, dans l’enregistrement belge, très fluide, contrairement à l’enregistrement AZ.

La version AZ, quand je l’ai entendue, je ne savais pas que c’était Stanislas. Je pensais que l’orchestre était en train de faire des gammes. On m’a dit : “Non, non, chante !”.

Par contre, vous êtes plus satisfait de la chanson Evening qui termine l’album The Nightmare of J. B. Stanislas ?

On avait eu une petite discussion avec Eddie Vartan. A la fin, il m’a dit : “Ecoute, pour Evening, tu fais ce que tu veux. Je te donne l’orchestre”. Alors, l’orchestre, je l’ai renvoyé à la maison. J’ai gardé le trompettiste qui s’appelait Ronnie Buttacavoli. On s’est assis par terre et on a joué.



Un morceau comme Deeper Tones Of Blue reste cependant magnifique dans chacune de ses versions : celle d’AZ comme l’enregistrement belge ou lorsque vous l’interprétez seul à la guitare.

Oui. Je tourne beaucoup en ce moment et Deeper Tones Of Blue est une chanson qui touche les gens. C’est bizarre, c’est une chanson que j’ai composée à Port Grimaud. C’est vraiment un cadeau des cieux. Elle est venue en entier toute seule. Ce n’est pas une chanson pour une femme précise. C’est juste une chanson comme ça.

Survient alors le suicide de Lucien Morisse. J’ai lu plusieurs versions concernant la diffusion de l’album The Nightmare of J. B. Stanislas qui est alors fini et prêt à sortir : selon certaines de ces versions, l’album a bénéficié d’une sortie réduite, selon d’autres sources, il n’en a eu aucune.

Moi, je pense qu’il n’a eu aucune sortie. A l’époque, on détruisait les albums pour ne pas payer les droits. Donc, j’ai toujours été étonné lorsque des gens trouvaient une copie de l’album. Pour moi, il n’est jamais sorti.

A la même époque, vous avez aussi un single qui comprend Queen Of Spades et Close Your Eyes.

C’était avant ! C’était avec Mickey Baker. Celui-là non plus n’est jamais sorti.

Nick Garrie, "Close your eyes"

Donc, les enregistrements belges ne sortent pas, le single ne sort pas, l’album ne sort pas…

Garrie s’en va… (rires)

Que faites-vous alors ?

Je pars en Italie. Je vais sur une île qui s’appelle Isola Del Giglio et là je trouve du travail comme chauffeur de bus et moniteur de ski nautique. Je garde le contact avec la fille pour qui j’ai écrit Can I Stay With You et j’écris une autre chanson pour elle. J’ai seulement commencé à la chanter maintenant, après quarante ans.

On est dans les années soixante-dix. Vous êtes en Italie puis vous vous déplacez ?

Je quitte l’Italie. Je vais en Suisse où je travaille pour un club de ski. Je continue à chanter le soir pour les clients mais je chante très peu de mes chansons. Je chante quand même Deeper Tones Of Blue. Celle-là, je l’ai gardée. Puis, je rentre à Paris. Je travaille comme prof d’anglais. Ensuite, je monte un club de ski moi-même et je reste là pendant dix ans.

Vous enregistrez un single dans les années soixante-dix sous le nom de Nick Hamilton, avec Francis Lai.

J’ai fait ce disque avec lui et aussi un album quelques années plus tard, après la mort de ma mère, qui s’appelle Suitcase Man (1984), toujours sous le nom de Nick Hamilton. J’ai eu un titre numéro un en Espagne pendant trois mois. J’ai enregistré cet album avec les musiciens de Cat Stevens : le guitariste Alun Davies et le batteur Gerry Conway. Et… je ne suis pas payé pour l’album. Donc, encore une histoire de non-réussite, si on veut.

Comment avez-vous rencontré Francis Lai ? Il enregistrait pour les DiscAZ durant la période où vous avez enregistrez The Nightmare of J. B. Stanislas. Est-ce à ce moment ?

Non. Je ne sais pas comment je l’ai rencontré. Quelqu’un le connaissait et me l’a présenté. C’est drôle parce que je l’avais vu dans un film où il jouait un accordéoniste aveugle [NDA : Il s’agit de Smic, Smac, Smoc réalisé en 1971 par Claude Lelouch]. Alors, quand je suis arrivé chez lui, j’ai dit à la personne qui m’accompagnait : “C’est bizarre ! Il me suit des yeux tout le temps alors qu’il est aveugle”. Et l’ami m’a dit : “Il n’est pas aveugle, imbécile ! C’était pour le film !”. Je suis resté ami très très longtemps avec Francis. Je lui ai envoyé le film que l’on a tourné pour la tournée des quarante ans de The Nightmare of J. B. Stanislas. Il était très content pour moi. Il m’a toujours dit : “Un jour, tu auras du succès !”. Francis ne connaissait pas l’histoire que je viens de vous raconter. Je l’ai vu à Paris il y a six mois et je la lui ai racontée pour la première fois : ‘Tu sais, quand je t’ai rencontré, je pensais que tu étais aveugle”.

Au moment où vous enregistrez Suitcase Man et dans les années qui suivent, vous ne pensez plus à l’album Stanislas ?

Non. Je ne pensais plus à ça. Je n’avais pas de copie de l’album. Je n’avais rien.

Comment se déroulent pour vous les années quatre-vingt-dix ?

Je suis marié. J’ai trois enfants. Je n’ai plus tellement le temps de chanter. Je joue pour les clients de mon club de ski, parfois, le soir. Je n’ai plus l’idée de faire un disque. Francis Lai me propose une tournée avec son orchestre au Japon en 1994. J’ai écrit quatre chansons avec lui dont Love In My Eyes. Je tourne au Japon pendant six semaines et je pense vraiment que je devrais être chanteur.

En 2004, ressort enfin The Nightmare of J. B. Stanislas.

Et là, un tas de gens veulent faire connaître l’album. Je fais un nouvel album sur le label espagnol Elefant, 49 Arlington Gardens, en 2009, et, comme c’est la quarantième année de l’album The Nightmare of J. B. Stanislas, le label le sort dans un digipack.

Quels sentiments éprouvez-vous en voyant sortir enfin Stanislas ?

Je fais attention à ce que je dis parce que moi, je n’aime pas l’album. Mais j’ai tellement de gens qui m’ont écrit, pour qui l’album veut dire tant de choses, que je préfère ne pas en parler.

Depuis, vous tournez beaucoup. Vous jouez souvent sur scène, accompagné ou seul.

J’ai fait des concerts à Barcelone avec un orchestre écossais et avec des cordes puis, la semaine d’après, j’ai joué au Portugal tout seul des chansons que je n’avais jamais jouées ainsi. Là, j’ai eu l’impression de vider mon cœur.

Votre dernier album, 49 Arlington Gardens, est plutôt nostalgique. Vous adaptez Le Pont Mirabeau d’Apollinaire, vous proposez des titres comme In Every Nook And Cranny.

C’est bizarre, pour In Every Nook And Cranny, Elefant voulait faire une vidéo. J’ai dit : “Je suis trop vieux pour être dans une vidéo”. Ils m’ont filmé en Suisse. On me voit skier avec une guitare sur le dos. On voit un train et on voit les montagnes. J’ai composé la chanson dans un train. J’ai alors compris pourquoi je l’ai appelée Every Nook And Cranny car on voit depuis les fenêtres du train “chaque petit trou de la montagne”.

Vous enregistrez pour l’instant une nouvelle chanson qui sortira en janvier.

En principe, oui.

Avec une tournée prévue ?

Oui. Il y a deux petites tournées prévues en Espagne et une au Brésil au mois de juin. On parle aussi d’une tournée aux Etats-Unis. Ce qui est dommage, c’est que je n’ai presque jamais joué en France et en Belgique alors que les chansons de Stanislas ont été enregistrées dans ces deux pays. Mais ça viendra peut-être…

Le site de Nick Garrie.
Sa page Facebook.

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