On pourrait appeler ça une casserole si c’était un simple fait isolé, un aimable interlude au cœur d’une œuvre foisonnante et féconde, une pomme légèrement gâtée au jardin d’Eden.

On n’en fera rien ici. Faut pas déconner.

On dira juste que c’est là le plus gros fais-tout de la plus belle collection de casseroles de toute l’histoire de la chanson française.

Johnny Hallyday. L’invraisemblable icône de tout ce que la France compte de Footix mélomanes, de Johnnix. On avait déjà vu Johnny le rocker en Monsieur Jourdain qui faisait de la variété française sans le savoir mais nous sommes ici dans une toute autre dimension.

Johnny.

Hamlet donc, et puis Johnny.

Johnny & Hamlet. Johnny se lovant dans la garde-robe de Sir Laurence Olivier. Et pourquoi pas Eddy en Othello ? Dick Rivers en Jules Cesar (bonjour la dégaine en toge et santiag) ? Stone & Charden en Antoine & Cléopatre ?

Et pourtant Johnny l’a fait. Tout du long de sa carrière il aura tout osé, c’est même à ça qu’on le reconnaît.

Nous sommes en 1976 la France étouffe sous la canicule mais Johnny s’en fout, lui il passe le début d’été à Saint-Tropez, il relit « Hamlet » entre deux parties de pétanque avec Carlos et Patrick Topaloff et un claquage de bise à Dick Rivers venu « en voisin » de Nice lui parler de Chubby Checker et de ses nouvelles santiag’ en peau de crotale texan. La dolce vita tropézienne.

Nous sommes en 1976, Marcel Amont fout le feu chaque jour en vedette américaine sur la caravane du Tour de France. C’est l’été du « Daddy Cool » de Boney M, un titre tout indiqué pour résumer Hamlet. C’est aussi l’été du « Bidon » d’Alain Souchon, un titre qui résume à merveille notre lecteur belge d’Hamlet.

Car depuis déjà 3 à 4 ans Johnny a une idée fixe : Faire une comédie musicale sur Hamlet. Johnny a lu Hamlet (ou alors Sylvie Vartan lui en a touché deux mots dans la salle de bains) et il en a été bouleversé. Lui dont le père aura toujours brillé par son absence , lui dont son Ophélie à lui (Sylvie, celle qui chante en yaourt bulgare les chansons refusées par Petula Clark) est elle-aussi un peu perchée, lui enfin qui a pensé un beau jûûûr à quitter ce monde si peu fait pour lui en avalant tout un tube de Biafine. Oui, cette histoire lui parle.

On imagine sans peine la tête qu’a du faire son manager quand notre Johnny lui dit « J’aimerais bien faire un concept-album sur Hamlet ». On imagine sans peine la vôtre quand vous écouterez ce disque.

Car disque il y eut. Johnny en cet été 76 peaufinait même (façon de parler pour ce qui le concerne) sa préparation avant d’entrer en studio à la toute fin de l’été.

Ca allait chier de chez chier. C’est qu’on a mandaté Gabriel Yared pour s’occuper des arrangements et de la direction d’orchestre, c’est qu’on a loué à grands frais le studio 92 de Boulogne-Billancourt qu’on remplit grassement de 150 musiciens ou choristes. On sort le disque fin Novembre, un double album concept sur un livret (on pourrait dire « paroles » mais ça fait un peu trop variétés) de G.THibault et sur une musique de P.Groscolas . Non mais.

Et là …

« Une histoire compliquée, une partition ambitieuse, l’absence d’extraits “vendeurs” pouvant séduire le public via les radios n’ont laissé aucune chance à ce qui aurait pu être Le projet de la décennie 70 : Voir Johnny en Hamlet sur la scène d’un théâtre à Paris.
Aujourd’hui le succès de “Notre Dame de Paris” montre à quel point Johnny avait vu juste en s’attaquant à un texte classique pour en faire un spectacle moderne: il avait 20 ans d’avance ».
(Notes de pochette, réédition 2000)

Le livret intérieur est cruel mais juste, viril mais correct. Il est peu de dire en effet que le résultat fut un bide retentissant, on se demande d’ailleurs bien pourquoi à l’écoute de cette partition ambitieuse où l’homme Jean-Philippe voulait sans doute nous dire beaucoup derrière la double carapace Hamlet/Johnny.

Le récitant, bon esprit, renchérit.

” Mais Johnny est un artiste entier et un homme obstiné. IL se vengera à sa manière de ce mauvais coup du sort. En 1979 il sera “L’ange aux yeux de laser” puis en 1982 “Le survivant”. Et dans ces rôles technologiques il entrera dans la peau de personnages qui, comme le héros de Hamlet, sont les défenseurs traqués d’un monde vaincu qui souffre sous le joug de l’infamie “
(ibid)

Notre narrateur s’emballe. Johnny en digne successeur de Lon Chaney, l’homme aux mille visages ? « L’ange aux yeux de laser » (mouarf) après « Hamlet » (hahahaha) et avant « Le survivant » (hihihihihihi), c’est vrai que ça vous pose une carrière. C’est sans doute pour cela qu’un peu plus tard, en pleine traversée du désert, il s’en ira suivre l’étoile du Berger (tendance Michel) pour retrouver sa si chère étable. Un bien joli tableau sous le patronage des « Détectives » (les rois mages) avec Nathalie Baye dans le rôle de Marie Madeleine et Jean-Luc Godard dans celui de l’archange Gabriel, sans oublier Claude brasseur dans le rôle de l’âne et Dominique Besnehard dans celui du bœuf.

Mais revenons à notre concept album. Musicalement le projet se veut bien entendu ambitieux, il n’est pas question de chanter « To be or not to be « simplement accompagné d’une guitare acoustique et d’un tambourin. Il faut que ça foisonne, que ça trucule, que ça pétarade de partout ! Du verbe, du mouvement, de l’ambition que diantre !!

Et en effet pour truculer force est de constater que ça trucule sévère.

Le prologue nous met de suite dans l’ambiance, le second s’entend. Oui parce qu’il y a deux prologues, le premier étant un instrumental sobrement intitulé « Ouverture » et proposant une sorte de rock progressif en mode « grand débutant » avec choeurs qui vocalisent, synthés improbables et batterie poussive.
Le second prologue, fort justement appelé « Prologue » nous met un peu plus dans l’ambiance. « Melody Nelson » de Gainsbourg est passé par là (oh nous n’irons pas jusqu’à dire que Johnny l’a écouté, lui qui devait se contenter du 45t « Sea Sex & Sun » du même Gainsbourg à l’époque, la fameuse décontraction de l’intelligence.) et son influence se fait ici sentir.

Un bon vieux riff basique avec des choeurs féminins discrets et Johnny qui nous fait une redite de son “Je suis né dans la rue” en récitant du mieux qu’il peut ses mots éternels, l’air impliqué.

Lisez plutôt et imaginez :

« J’ai aimé l’histoire d’Hamlet je ne sais pas exactement pourquoi il y a certainement des raisons des raisons profondes je vais essayer de vous raconter cette histoire comme je l’ai ressenti

moi

et vous la ressentirez comme vous le voudrez…

… vous. »

Vous ne me croyez pas ? Et bien écoutez.

Les jalons sont posés comme il se doit. Le reste n’est que littérature.

Car de la littérature il y en a de la lourde sur ces disques. Jugez plutôt :

Qui oserait écrire :

« Une ombre qui venait de l’ombre
Une ombre noire, une ombre sombre
Une ombre a crié « Oh venge moi »
Une ombre qui apparaissait de l’ombre
D’un roi du royaume des ombres
Une ombre a crié « Venge moi »
Une ombre qui sortait de terre
Une ombre en forme de mon père
Une ombre a crié « Oh venge moi »

Et qui oserait le chanter aussi.

« Le vieux roi est mort » entame le véritable récit . Le morceau se termine par ces mots là-aussi improbables :

« Tous deux ont dit oui mais leurs voix tremblaient
C’était moitié rêve, moitié cauchemar
D’un œil ils riaient de l’autre ils pleureaient
C’est mal et ça fait mal
C’est mal et ça fait mal
Quand un homme a trop mal
Il n’en sort que du mal
Du mal ! Du mal ! du mal !
Du mal ! »

« L’orgie » est le sommet du disque, une scie musicale imbitable (riff à la Martin Circus, chœurs féminins à la Jean Yanne, Johnny en roue libre, un sommet !) magnifié par un texte absolument extraordinaire. Je ne citerais que les deux dernières strophes :

« D’après mes mains ils sont bien douze
A s’emmeler en sarabande
Ces apotres de la partouze
Si pleins si saouls qu’aucun ne bande

Ce chien de roi, ce roi des chiens
La queue en baguette de tambour
Qui en rotant du vin du Rhin
Prend la reine et lui fait l’amûûûûûr »

Franchement….

Evidemment après un tel sommet (bien dangereusement placé en piste 5) le reste déçoit et une petite lassitude d’écoute pointe déjà.

Heureusement « « Je suis fou » déboule en 9è position. Déjà l’intro est un plagiat absolu de celle de « Lucy in the sky with diamonds » des Beatles mais cela n’a pas d’importance car d’une part on est heureux d’entendre deux à trois jolies notes de musique et d’autre part force est de constater que jamais John Lennon n’aurait chanté comme premier vers de chanson « Je suis fou comme une tomate ». Johnny lui, si.

« Je suis fou comme une tomate
Je ne tiens pas sur mes pattes
Je marche et vais de travers
Je vois rouge et je suis vert »

Un autre sommet est atteint avec « Je lis ». Jolis arpèges acoustiques salopés par les beuglements ampoulés de Johnny. Un mélange improbable d’une musique finalement jolie (enfin jusqu’à l’envolée finale de violons très Mike Brant) et de paroles là-encore bien senties.

« Quand la vie est jolie, je lis
Quand il fait triste, et il fait gris, je lis
Quand je suis seul dans mon lit, je lis
Même quand les rêves me fuient, je lis
Quand je cherche un coin d’oubli, je lis
Quand j’ai besoin d’un alibi, je lis
Quand on me sonne l’hallali, je lis
Quand je perds le gout de la vie, je lis
Quand je lis, je lis quoi ?
Des mots. »

La musique de « Que mal te bouffe » (ce titre encore !) étonne par son refrain quasi-disco (minimaliste certes) et ses chœurs là encore à la Jean Yanne.

« To be or not to be » est une cruelle déception. Passons rapidement. La chanson “le cimetière” propose une musique limite boogie woogie sur des vers éternels.

« Les fossoyeurs jouaient au bowling
quand tu avais de ton vivant
une langue derrière tes dents »

Remarquez le refrain n’est pas mal non plus avec ajout de cuivre sur le woogie et Johnny qui tape dans les mains en chantant :

« Crâne qui roule et tourneboule »

Notons sur cette seconde partie une plus grande importance donnée aux arrangements néo-classiques de Gabriel Yared, pourtant bien content jusqu’ici d’être planqué dans l’ombre. La toute fin du second disque, de l’album donc, entend monter d’un cran dans le trauma et l’emphase, c’est pourtant du côté de l’ampoulé et du lourdingue que l’ensemble penche. Cela dit est-ce vraiment une surprise ? Dés que les paroles perdent de leur valeur il faut avouer que l’intérêt général retombe.

Et là entendre Johnny hurler « Oui je l’aimais » avec une chorale féminine lui répliquant « Il est fou » ad vitam ça fait mal ça fait mal, oui ça fait mal pour reprendre quelques mots d’ici.

Notez également Gabriel Yared en train de taper sur des bambous (et sur un peu tout ce qu’il peut) sur l’enceinte droite.

On sort de ce disque comme sonné. Déjà parce qu’on n’a jamais écouté un disque de Johnny dans son intégralité et qu’on vient de s’en fader deux. Imaginez donc l’impact de deux cédés de 40 minutes chacun gonflés qui plus est par une musique pompière et des arrangements très riches en matières grasses. Sonné aussi de par la qualité littéraire entrevue du début à la fin de l’œuvre, étonné enfin que cette œuvre majeure de notre Johnny soit si peu discourue et débattue.

A l’époque déjà l’œuvre (initialement Johnny se voyait bien terminer au Palais des sports avec spectacle dantesque, comédie musicale et projet pharaonique et tout et tout) fit long feu. Aucun tube ne fit son trou en radio (en même temps hein « en rotant du vin du rhin » ça aurait fait classe chez « Stop ou encore ») et il n’y eut quasiment aucune promotion d’ailleurs (à l’exception, si j’en crois un forum de fans de Johnny, d’une émission de radio dans un lycée (qui a dit que comme ça il pourra se vanter d’avoir foutu les pieds dans un lycée au moins une fois ?) avec sans doute un exposé du prof le matin sur Shakespeare et Johnny l’après-midi qui dit que « J’ai aimé l’histoire d’Hamlet, je ne sais pas pourquoi je ne sais pas exactement pourquoi il y a certainement des raisons des raisons profondes blablablabla… ».

Notons que ce disque a trouvé bien entendu quelques fans parmi les Johnnix. Ainsi sur un forum de fans du chanteur ces quelques mots que je me permets de vous citer histoire de laisser quelques secondes d’expression à la Défense.

Une fan :
C’est la puissance de la musique classique alliée à la force du Rock’N Roll qui font aussi de cet album quelque chose de spécial.
Sur le coup “à l’époque” j’étais trop jeunette pour apprécier pleinement à sa juste valeur, car il fallait que ça bouge, et pète dans tous les sens.
Par la suite, après avoir + longuement écouté, et avec la “sagesse de mes 20 ans” j’ai appris à aimer Hamlet, qui avait été mis de côté dans mes étagères. J’ai alors découvert un autre Johnny. Une des innombrables facettes de notre grand !

Un fan, un peu crâneur à faire le malin avec ses amis fans de musique classique :
J’ai aussi fait découvrir à des amis amateurs de musique classique ce CD et ils ont été agréablement surpris.

Malgré ces quelques notes positives avouons toutefois que ce disque se vautra lamentablement.

Après cet énorme fiasco, le compositeur Pierre Groscolas repartit se cacher du côté de Toulouse où il lui arrivait encore ces dernières années de faire des « galas » (un gala c’est un concert en glauque) en compagnie de Mike Shannon, l’ancien chanteur des Chats Sauvages, celui qui succéda à Dick Rivers. On sent d’ici la Gomina et le Scorpio.

Aujourd’hui Johnny exhibe sa fille adoptée sur tous les plateaux télé autant qu’il est possible de le faire, Johnny veut devenir citoyen suisse puis belge histoire de payer moins d’impôts et puis revient finalement sur sa décision, victoire de son « copain » Sarkozy (son Falstaff à lui) oblige. La décence et lui ça fait deux. Il y a définitivement quelque chose de pourri au royaume des Trademark.

Johnny pensant à son disque : To bide or not To bide ?

Pour conclure ce merveilleux sujet et pour rebondir du côté du cinématographe notons qu’il existe un film répondant au nom de… Johnny Hamlet !!!

Réalisé en 1968 par un certain Enzo G. Castellari c’est un western spaghetti, ce qui je dois bien le dire colle assez bien avec le disque dont nous parlons. Sur une musique d’Alessandro Aldessandroni, un collaborateur occasionnel du grand Morricone, il mettait en scène le vieux beau hollywoodien Gilbert Roland et fut écrit par les frères Corbucci dont l’un dirigea notre Johnny Hamlet à nous dans « Le spécialiste », seul western gardois avec taureaux en lieu et place de chevaux au monde. La boucle est bouclée.

“On fait bien des grands feux en frottant des cailloux” chantera Johnny quelques années plus tard. Oui d’accord mais pourquoi alors pisser dessus juste après?

A propos de Bruno Piszorowicz

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