Concert à l'Atelier Tampon-Ramier (21nov)

Un peu de ratatouille dans le ventre, un froid de canard, et délesté de quelques euros pour avoir acheté un album au Souffle Continu, voici la situation de départ, indispensable pour que le reste suive, c’est à dire une soirée à l’Atelier Tampon-Ramier, mini-local emballé dans de la toile de jutte, dissimulant ou pas son gentil bordel, garni avec trois quatre chaise, dix autres de mes euros, un vieux piano marron sans couvercle et une douzaine de personnes qui ont froid dehors.

frédéric blondy, à la chapelle saint-jean (jazz à mulhouse)

Première partie, Martine Altenburger au violoncelle, Bertrand Gauguet au sax alto et un Frédéric Blondy au piano déjà remarqué à Mulhouse au sein de l’excellent Hubbub. On éteint le petit chauffage de poche, il fait du bruit, et ce qu’on va entendre, c’est plutôt de la musique.
Frottement des cordes, torsion du souffle, grattements, scriiiiiis, tonnerre, hurlements, boum, crac, pêng. C’est une musique à voir, ou à fermer les yeux devant. Observer l’infinie minutie des techniques sur l’instrument, ou se laisser porter par ces sons inhabituels comme autant de présences fantastiques.
Pour le visuel, c’est travailler à l’archet sur le chevalet ou sur le bas des cordes du violoncelle, tordre ces dernières avec les doigts, ou chercher à les irriter avec un archet lâche, frapper le cadre du piano ou en frotter les cordes avec des baguettes chinoises surmontées d’une caisse de résonance en forme de canette, étouffer des notes avec de la patafix, jouer au clavier comme sur une percussion, slaper l’anche du sax, crachoter dans le tube, faire rouler l’air pour faire osciller les sons. L’instrument est lieu d’expérimentation, de recherche constante. Une véritable implication physique dont la finalité est l’acuité maximale aux potentialités de la bête, en constant équilibre entre maîtrise et jaillissement accidentel.
La musique improvisée, c’est réinvestir ces jaillissements dans un discours musical global qui demande la plus grande exigence pour être transmis avec le plus de justesse possible.
En fermant les yeux, en s’abstrayant du geste, l’expérience prend une autre ampleur, pas plus forte ou plus “vraie” (si seulement ce mot avait un sens), plus intérieure, plus centrée sur l’équilibre entre toutes les forces et formes musicales qui se mêlent (au point d’une indifférenciation parfois totale des instruments) – cette intériorisation permettant à mon sens de ressentir et de prendre conscience de l’importance de l’écoute mutuelle des instrumentistes, de leur concentration, de leur recherche permanente à la fois d’un équilibre instable, et d’une progression musicale. Les grandes dynamiques du concert sont finalement peu laissées au hasard, mais sans être prédéfinies pour autant. Elles évoluent au gré des idées de l’un, des apports de l’autre. C’est véritablement une invitation au voyage, montées de tensions, conflits, puissance de jeu, densité et violence du son, condensation, puis retombée, ouverture, respiration, paraît un peu de tendresse, ici de la mélancolie, pour converger lentement vers des instants sages et heureux, un nuage, des couleurs, des odeurs. Tout se joue dans l’instant, il n’y a pas de début, pas de fin, juste cet instant précaire qui se perpétue. Cette sensation, elle n’est possible qu’à l’exigence et à l’acuité très fine des instrumentistes (contre ceux qui se contentent de produire du visuel), et ces trois-là étaient bons, très très bons.

danseuse cannibale (benedicte bucher, qui expose souvent dans ce lieu)

En seconde partie, Sebastian Lexer, jeune pianiste allemand, et Seymour Wright, non moins jeune (ou alors un tout petit peu) saxophoniste anglais. Très bons également, très fins, très inventifs, dans un style beaucoup plus minimaliste – mais peut-être moins accordés, pas forcément moins à l’écoute l’un de l’autre, mais d’univers presque antagonistes. Le pianiste avait disposé dans son piano tout un attirail de capteurs acoustiques relié à un lap-top qui amplifiait ou étendait les sons. Finalement, son travail dans l’instrument était très subtil (contre la corporéité de Blondy) et rendait musicalement proche peut-être d’un Murail, musique spectrale, une musique de nappes sonores. A l’inverse donc, le saxophoniste à l’effort dans une rude expérimentation presque formelle sur les éléments de son saxophone : aspiration plus ou moins forte dans les seuls bec et bocal (haut de l’instrument, détachable du corps) pour plaquer un fond de boîte de conserve et en obtenir des vibrations, rotation d’un petit jouet (deux petites pales en plastique souple) pour frapper le fond de boîte ou l’anche, et obtenir des sons venant résonner dans une bouche plus ou moins ouverte, puis toute une palette de jeu au bec, avec ou sans l’instrument derrière, avec plus ou moins de contrainte, convoquant très souvent à des cris d’oiseaux, piaillements, sons gutturaux, roulés ou plus directs. L’association des deux sources sonores, très distinctes, ne permettait pas de ressentir une réelle interaction (il aurait été intéressant de rebalancer le jeu du sax dans le traitement informatique du pianiste, ce qui n’apparaissait que quand le sax jouait suffisament fort pour atteindre les micros du piano), et cela jouait en “défaveur” du pianiste, plus discret qu’on aurait presque voulu découvrir en soliste. Malgré donc cette nette séparation nappe posée sur l’herbe/oiseaux picorant le pique-nique, le concert était excellent, procurant un réel plaisir musical, et une approche sensiblement différente de celle du premier groupe.

L’atelier Tampon-Rameau, c’est à Paris :
14, rue Jules Vallès – 11è
Vous pouvez les contacter ici : tampon-ramier[at]wanadoo.fr
ou essayer de trouver par-ci par-là des flyers…

y’a des choses en tout cas les dimanches 23 et 30 nov., 07 et 14 décembre à 18h30.

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