Christophe – Paradis Retrouvé (avant-première)

Pour nous occuper dans l’attente d’un hypothétique successeur à l’immense Aimer ce que nous sommes (2009), son auteur nous invite à une visite de l’arrière-cuisine d’une époque où, chanteur à succès, il ne jouissait pas encore de la crédibilité artistique plus récemment acquise (et méritée). Dans Kill Bill vol. 2, Tarantino utilisait Sunny Road To Salina de Christophe, pépite presque cachée issue de la BO un peu culte de Road To Salina. Aujourd’hui, ce recueil d’autres perles est probablement l’entreprise révisionniste la plus enthousiasmante depuis Inglourious Basterds. Révisionniste car on a beau être les premiers à monter au créneau quand quiconque cherche à assimiler Christophe à un équivalent de C. Jérôme, une compile du monsieur (période 70-88) sans un seul titre sirupeux roucoulant en français des rimes kitsch, c’est un peu comme un numéro de Pif Gadget entièrement composé de strips de M le magicien. Et il y a bien quelque chose de proprement magique avec Paradis Retrouvé: découvrir en l’écoutant que les chansons qu’on improvisait dans nos têtes quand on avait 9 ans, ces chansons qu’on inventait en imaginant que les étoiles nous envoyaient des signaux, qu’on finirait par voyager dans d’autres dimensions, ou -plus dingue encore- que demain on allait embrasser une fille, ces chansons en simili-anglais bardées de synthétiseurs romantiques,  quelqu’un (Christophe donc) les avait enregistrées. Le Paradis ici retrouvé, c’est d’abord le cerveau fluorescent d’un enfant, et les sublimes et fatalements émouvants Fairlight et Baby The Babe de début de tracklist en témoignent de toute leur fragile rutilance.


Mais d’abord le disque s’ouvre avec Silence on Meurt, collage electrofunk certi de bouts de la VF de Sunset Boulevard -comme Voix sans issue, le morceau «officiel» qui en sera issu (en 1985 sur la face B de J’l’ai pas touchée) et qu’on peut légitimement trouver moins intéressant. Justement, ce qui est fou(-ou-ou-ou) avec ce recueil, c’est à quel point les quelques croquis prépartoires qu’il comporte s’avèrent supérieurs aux versions définitives gravées à l’époque, et même  stratosphériquement: comparez Take a Night avec Les Tabourets de Bar et Stay Away  (beau comme du Dennis Wilson) avec L’italie pour vous en convaincre. Le yop naïf et si étrangement bouleversant (ainsi que l’amour qui suinte pour les sonorités utilisées) rend comme anecdotiques les tubes passés à côté de la splendeur de ces morceaux retrouvés. De titre en titre, et malgré une petite poignée d’efforts plus dispensables (Carrie ne semble servir qu’à expliciter le tropisme du maître des lieux vers Pino Donaggio), on se rend à la belle et surprenante évidence: un assemblage de fond de tiroirs de Christophe a de quoi rendre jaloux tous les SebastiAn et Kavinsky de la terre, et constitue l’archétype de l’album dont semble rêver un Sebastien Tellier à chaque opus, aussi réussis soient-ils. 
A dominante rêveuse et mélancolique en début de parcours, les textures se font plus opressantes dans une dernière partie aux boucles sombres évoquant par instant un futur  plus proche de Mad Max que de l’utopie capiteuse qui règne sur l’ensemble. On se rassérénera avec l’énergie rock de Same Thing, et en constatant qu’un morceau comme Night Welcome en remontre à un Lennon aussi bien vocalement que mélodiquement.

Bien sûr tout cela ne peut s’apprécier véritablement qu’avec une absence totale de cynisme, ce qui reste le meilleur moyen de tenir les cuistres à l’écart de la fête: on n’en trouvera que plus délicieuse encore la visite de ce bien-nommé Paradis Retrouvé

A propos de Rémi Boiteux

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