Susumu Higa – "Soldats de sable"

Dans ce bouleversant manga, Susumu Higa retrace en plusieurs histoires le sort réservé aux civils pendant la bataille d’Okinawa qui dura jusqu’à fin 1945, avant l’ultime assaut des forces alliées américaines. Après la défaite nippone, Okinawa fut occupée par l’armée américaine avant d’être restituée en 1972. Higa rend hommage à cette population prise en étau entre les bombardements américains et l’extrême violence de l’armée japonaise à leur égard.
Rassemblant ses propres souvenirs d’enfants, les histoires qu’on lui a racontées, les témoignages de ceux qui vécurent ces événements tragiques, Susumu Higa s’en empare, les remanie, les fait siens, reconstituant de manière cathartique un paysage mental fait de fantasmes et de réalités. Par sa conception même, Soldats de sable exalte l’irrépressible besoin de la filiation, le lien tissé entre morts et vivants par la force de l’événement, l’héritage familial et l’alchimie du lieu. Okinawa opère comme un espace symbolique, ce royaume des humbles, des simples qui vivent de récoltes et de pêche, et rêvaient leur îlot protégé comme un havre de paix qui aurait échappé à la folie des hommes, et qui voient arriver la violence par la mer et l’horizon paradisiaque se transformer en enfer. Nous ne sommes pas loin du sentiment que laissait la première scène de La ligne Rouge de Malick, lorsque soudain l’éden était troublé par le vacarme des avions. Les habitants continuent de protéger malgré cela leur particularisme, refusant la présence militaire japonaise, identifiée à celle d’un occupant et rechignant à s’entrainer au combat. Susumu Higa plonge au plus profond des racines familiales pour se rappeler de ce qu’il n’a pas vécu, comme un tribut offert à ses proches et au peuple d’Okinawa. Loin de la neutralité des livres d’histoire, ce recueil brille par sa chaleur, ode aux héroïsmes secrets et anonymes, à la grandeur d’âme des oubliés. Susuma Higa brosse une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres, tous solidaires : instituteurs, paysans, gamins interrogatifs, hôtes désabusés et méfiants… De cette déclaration d’amour aux parents (et plus encore à la mère) et aux ancêtres, à la terre qui même foulée et labourée gardera en elle les traces de ceux qui l’ont habitée, émerge l’impression d’avoir toujours été là même sans avoir vécu ce temps, et le désir d’y être toujours, de le vivre à travers le regard des survivants d’abord, puis par l’acte d’écriture ensuite. Cet héritage continue de vivre au fond de soi et dépasse l’éphémère de la vie. La dernière nouvelle, contemporaine, dans laquelle les poteries faites avec de la terre d’Okinawa libère les fantômes des ancêtres, sous sa légèreté, conclut le recueil en refermant le cercle et affirmant la permanence d’une Histoire faites de petites histoires comme autant de feux qui ne s’éteindront pas. Aussi Soldats de sable matérialise ce désir de transmission, offrant ses pages comme un cadeau aux origines livré aux générations suivantes.
 
Sans pour autant éluder les horreurs de la guerre, Susumu Higa, à l’opposé d’une vision mélodramatique, tente de coller au plus près de ses témoignages, et incite à revivre le passé sous un angle intime, apaisé et démythifié. Il se rappelle lui-même la capacité de son père à dédramatiser son expérience au point d’évoquer son séjour presque paradisiaque quand il était prisonnier à Hawai. De même, fidèle aux témoignages recueillis, Susumu Higa présente une armée américaine, plutôt bienveillante et distinguant bien l’idée de combattre une armée militaire et un peuple, et soucieuse de protéger les civils. En émaillant chaque histoire de notes historiques qui les replacent dans leur contexte, il confronte le fait et l’expérience individuelle. A l’encontre de toute vision historique binaire et réductrice et des idées préconçues, Soldats de sable pointe du doigt l’appréhension collective de l’Histoire, incitant à dépasser l’image archétypique d’un peuple patriote, renfermé dans ses traditions séculières et son code de l’honneur. S’il met en scène des militaires obsédés par l’idée de lâcheté vis-à-vis de l’ennemi, furieusement accrochés à leurs principes d’honneur et n’hésitant pas à massacrer ceux qui refuseraient de s’y soumettre, d’autres, désabusés, exténués, préfèrent se rendre quitte à s’opposer au règlement et s’imposent même comme de beaux médiateurs entre l’armée américaine et les civils. Higa cerne très bien ce moment où la défaite annoncée conduit chacun à prendre position individuellement, pour le Japon ou pour l’homme. Plus qu’un simple symptôme patriotique, le refus de se soumettre à l’ennemi apparaît ici parfois comme l’un des nombreux visages de la panique et de la folie. Derrière ces fonctionnements individuels perce un rapport à la peur différent, la manière d’y faire face selon chacun, dans des moments exacerbés où la démence et la panique paraissent le chemin le plus simple.
Susumu Higa, partage l’humanisme du Kobayashi de La condition de l’homme. On se souvient de Kaji, luttant au plus profond de lui-même contre la barbarie qui envahit le monde, luttant pour préserver la grandeur d’âme et fuyant, marchant épuisé vers une paix potentielle, vers un apaisement tout aussi intérieur que l’espoir d’un lieu qui ne serait pas ravagé. Le mangaka, comme Kobayashi, est d’ailleurs fasciné par ces images de personnages solitaires dans la nature, fuyant la guerre ou tentant de rejoindre un lieu et rencontrant d’autres êtres égarés et exténués comme eux. La galerie de portraits dispersée de manière anti chronologique traduit bien cette réalité fragmentée des souvenirs, dans le désordre. C’est avec cette mosaïque d’histoires, en ramassant les petits morceaux des aventures individuelles que Susumu Higa frôle l’universel. La notion même de survie, c’est avant tout celle de l’âme, à l’heure où tout périt. Le splendide « L’école » évoque la manière dont un vieux professeur entraine ses élèves dans les sous-sols d’une bibliothèque où les manuscrits tombent en poussière, pour les inviter à les recopier tandis que les combats font rage dehors. Les élèves parcourent l’Histoire de leur pays à travers les livres et Susumu Higa fait des parallèles entre la narration des combats sanglants à l’ère du Shogunat et le cataclysme des bombardements, mettant sur l’image de la guerre au présent les textes anciens, les mots des combats ancestraux se mêlant au vacarme des bombardiers.  Cette mise en abime du sens de l’Histoire qui interroge la nécessité de protéger la mémoire du passé, et le pouvoir du « livre », n’est ce pas finalement ce que fait l’auteur lui-même en racontant ses histoires ?
Susumu Higa adopte un trait, précis, sobre et épuré au service de son histoire et de ses personnages. Les plus beaux moments graphiques de Soldats de sable, sont probablement ses plans d’ensemble, les clairs obscurs de ces nuits grisâtres et hachurées, ces visions de troupes sur les chemins, ces silhouettes se détachant sur les horizons avec un très beau jeu sur les arrières plan (voir la manière dont il dessine de dos les habitants face à la mer observant les bombes s’écrasant dans l’eau). Avec des paysages surexposés en plein soleil ou des ombres perdues dans l’obscurité striée par la pluie, l’esthétique tour à tour crépusculaire et ensoleillée rappelle alors à nouveau celle de La condition de l’homme ou de Feux de la plaine d’Ichikawa, dont on soupçonne régulièrement Susumu Higa de s’être inspiré.
Soldats de Sable fait revivre le souvenir sous nos yeux, nous invite à partager les angoisses, les tourments de ses personnages. Nous sommes avec eux, atteints par ce cataclysme vu de l’intime. Rarement l’absurdité de la guerre n’y aura été abordée avec autant de tact, sans avoir recourt à une mécanique lourdement symbolique et même les instants les plus dramatiques, bien que révoltants, n’y revêtent aucun pathos. Lorsque les militaires abattent froidement les habitants considérés comme des traitres alors que, la défaite annoncée, on leur demande de continuer à « repousser l’ennemi », transparaît le sentiment d’un terrible engrenage, et ce sera toujours le regard pur de ces protagonistes qui primera sur la violence de l’acte fou et véhément, comme une victoire intime au-delà de leur mort.
De ceux qui dans les temps de barbarie élevaient au rang d’acte de résistance la nécessité de rester humains, il restera ces pages. Ici, la guerre est plus encore vue du cœur que du corps. D’où une persistante douceur, une lutte par la bonté comme une exigence de (sur)vie. Peut-on rêver plus émouvant paradoxe qu’un livre de guerre qui parle de beauté humaine ?
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1- Bertolt Brecht composa pour une de ses pièces, l’un des plus beaux personnages d’héroïsme maternel. Quel est le nom de cette pièce et celui de son héroïne ?
 
2- Quel fut le nom de code de la bataille d’Okinawa pour l’armée américaine
 
3- Quel grand cinéaste japonais fut mobilisé avant d’être fait prisonnier à Okinawa ?
 
4- Combien de lecteurs humanistes serez-vous à vous précipiter vers ce concours ?
 
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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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