Rosetta Loy – “La première main”, éditions Le livre de poche.

Les éblouissements durables naissent presque toujours de l’imperceptible, fragance du charme discret. De l’accumulation minutieuse de faits en apparence sans envergure aucune, de menus détails, qui, à la mesure du temps, par la force de captation de la mémoire, tissés avec tant d’autres, recomposent, constituent la quintessence d’une vie débarassée de ses inutilités, du superflu – nous qui ne la percevons jamais que comme fragmentée.

Et qu’est une autobiographie sinon tenter de retranscrire son propre passé à la fois étrangement proche et étrangement distant – les point d’attaques, les perspectives … tant de questions qui rendent l’affaire d’écriture passionnante mais aussi périlleuse. Cet exercice-là, Rosetta Loy, auteure d’ origine italienne, s’y est frottée il y a de cela quelques années avec ‘La première main’ et dussé-je dire avec une intelligence remarquable. Entrelacs des fragments,  stimulation variée des champs de la perception avec, notamment, la cohabitation de clichés d’oeuvres d’ art et de photos personnelles, jeu constant sur la linguistique et les langues, ludicité des signes – il faut savoir qu’elle s’est beaucoup attachée à mettre en valeur les travaux de Barthes – Loy s’applique – à travers une sensibilité d’une délicatesse prenante, une acuité lucide, une écriture sobre mais vivace, d’où tout apitoiement est exclu – à  retranscrire, peindre, annoter par touches successives ce que fut son monde, dans un va-et-vient constant entre le micro et le macro –  une histoire singulière pris dans les mailles de l’histoire, illustrée par l’avènement du fascisme. Dans un laboratoire que n’auraient pas dénié les surréalistes.   
Et de son élégance subtile de nous éviter les monotonies du récit.
Un monde – parfait reflet de la haute bourgeoisie italienne – aux moeurs aristocratiques – qui des nourrices à l’internationalité de mise aux voyages d’agrément dans le Val d’Aoste, Turin, Rome, la campagne piémontaise – promenait sa soif de culture, ses valeurs et sa mélancolie le long des couloirs d’un hors-monde protégé mais pas forcément aveugle. L’Italie des fulgurances lyriques viscontiennes, celle des ennuis mortels et des errances fatales. Une Italie à l’unité récente, aux réalités économiques et sociales très diverses, à la recherche d’une identité nationale – expliquant par là-même une spécificité littéraire transalpine – l’essor prodigieux de la littérature enfantine au XIX et début XX ainsi que le développement des romans d’éducation – D’une pédagogie pour créer des consciences italiennes : De Amicis, Montessori, Serao, Collodi ….

On ne peut s’empêcher d’y penser en lisant ce livre, irrésistible microcosme d’une certaine face de la botte. Rosetta Loy opte pour un traitement sensualiste du regard enfantin  – parti-pris ingénieux et juste – privilégiant donc par là-même le détail, qui d’anecdotes en lambeaux, peint l’entourage, les relations, tout autant qu’il redécouvre au fil des pages les émotions. Exploration du monde par les sens – y compris dans le négatif – comme cette santé défaillante, freinant les envies. Comme fil conducteur, Loy a aussi choisi  la main, métaphore de l’apprentissage et du lien – ‘… j’ai oublié une main, la première de toutes. La tienne, Papa. Avec son alliance en acier parce que l’ alliance en or tu avais dû l’ôter pour la jeter dans le grand chaudron de la patrie’.
L’enfance ressurgit alors – avec – selon l’analyse de Genette sur les noms propres chez Proust – un monde contenu dans une référence, une marque, un mot – les chocolats Buratti e Milano, la limonade Roger, la crème Vénus de la mère – De l’intérieur, circonscrit par les lieux de l’intime, changeant avec les ans et les saisons –  à l’extérieur, dominé par les évènements historiques… la première main nous plonge brillamment dans l’Italie des années trente telle que vécue par un témoin de l’histoire où s’entremêlent tout à la fois la gravité et la légèreté, l’humour et la poésie, laissant planer – la dernière ligne dévorée – le parfum infiniment fascinant – parfois mortifère – de la nostalgie…
 

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