Philip Roth – "Exit le fantôme"

Pour les habitués de Philip Roth, et notamment de ses derniers livres (Un homme, La Bête qui meurt), Exit le fantôme commence sous des auspices familiers. Un homme, en l’occurrence Nathan Zuckerman, que l’habitué de Roth connaît également par cœur pour avoir suivi ses aventures dans de nombreux livres, vieillit. Il est touché au cœur de sa virilité (la prostate, l’érection) par la dégradation physique et il commence, doucement mais sûrement, à perdre la mémoire. Comme il est écrivain, il a choisi de se retirer à la campagne, plutôt que de tenter vainement de surnager avec ses désormais faibles atouts dans le tumulte new yorkais des années post Nine-Eleven. Il peut y écrire, dans une ascèse relative, puisque l’essentiel, le nécessaire à son activité dévorante, est présent : le calme, l’isolement, un étang pour nager, une librairie à 10 km, des voisins disponibles pour assurer les tâches de l’incontournable vie matérielle.

Une opération l’oblige à revenir en ville. Ce retour, dont il ne cesse de se demander s’il doit constituer une parenthèse ou s’il est l’occasion de se laisser tenter par un dernier tour sur le manège infernal des passions citadines – le sexe, la politique – ne se passe pas comme l’écrivain, ou le lecteur, l’avait imaginé. Ni parenthèse agitée, ni plongeon définitif dans le tumulte, ces quelques jours new yorkais vont se transformer en ultime leçon, avant la mort.
A New York, Zuckerman rencontre deux femmes qu’en apparence tout oppose. D’abord celle qui fut la jeune amante de son maître en littérature et que, découvrant vieillie et clochardisée, il commence par fuir. Cette femme, Amy, qui fut séduisante et qui l’attira dans sa jeunesse, est devenue le fantôme d’elle-même (et de son amant mort). Noyée dans ses souvenirs, la conservation des reliques du grand écrivain et le regret de sa vie passée, elle dépérit.  Puis, par hasard, il rencontre une autre femme, (super)Jamie, fantôme de sa jeunesse envolée. Trentenaire, aspirante écrivaine, dotée de tous les attributs de la séduction spéciale Zuckerman : cerveau sensible, caractère affirmé et grosse poitrine dans corps svelte surmonté d’une cascade de cheveux bruns. Immédiatement attiré par cette femme mariée mais pas insensible à son aura de Grand Ecrivain, il sait bien pourtant qu’il ne pourra pas la satisfaire, ce qui ne l’empêche pas d’en ressentir le désir aigu et obsédant.

Philip Roth

Dans le dialogue avec ces deux femmes, dialogue réel avec Amy et fantasmé avec Jamie, Zuckerman va trouver la force de renoncer. Renoncer aux jeunes femmes, renoncer à l’adoration, renoncer au désir, aux galipettes, aux honneurs, à l’agitation et finalement à la vie. Philip Roth met son envahissant double (son fantôme ?) à l’épreuve, puis il l’achève littéralement. La seule chose qu’il sauve, c’est l’écrivain, et donc la littérature. Tout le livre est une réflexion sur l’écriture, son corollaire, l’imagination, et sur leurs pouvoirs, qui contrairement à ceux du corps humain, ne dépérissent pas. Non que l’écriture et l’imagination puissent vous permettre d’échapper à la mort ou plus prosaïquement à l’humiliation d’avoir à porter une couche pour recueillir les fuites de votre prostate mal en point. La question n’est pas là et Zuckerman/Roth n’ignorent ni la dure réalité de la vie, ni les lois impitoyables de la biologie. Il s’agit juste d’affirmer que, si l’Homme est un fantôme ou sur le point de le devenir, ce qui aura compté pour ce genre particulier d’êtres humains que sont les écrivains, c’est la littérature, et seulement elle, "cette forme de vie, cette amplification, qui se développe de façon hasardeuse à partir de rien et constitue leur seule assise solide". Exit le Fantôme, bonjour la Littérature !

A propos de Florence SACCHETTINI

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