Attache le cœur, paru il y a un tout petit moins d’un an chez P.O.L., est un recueil de quinze portraits, des « instantanés camerounais » dont le titre signifie « accroche-toi », « tiens bon ». Chaque fragment est intitulé du prénom d’un personnage, lequel livre une anecdote sur sa vie, à la première personne.

 

Un intime qui s’adresse à un autre intime

Les récits ont trait à la vie quotidienne, en France ou au Cameroun, et se présentent comme des réflexions saisies sur le vif, dans une langue mêlée d’argot et d’expressions populaires. Les personnages racontent leurs vicissitudes sans faux-semblants, telle Gilberte, qui déplore à l’aéroport de Yaoundé d’avoir eu à quitter Genève pour accompagner son amie Francine enterrer son défunt époux au pays. À l’autre bout du recueil, Jean-Fils, lui, aimerait bien s’y rendre au pays, si ce n’était la désastreuse CamSky, infligeant aux passagers l’attente fébrile d’un vol au départ de Roissy-Charles-De-Gaulle. Ces vies nous happent plus par ce qu’elles taisent que par ce qu’elles disent, tissant pudiquement la confidence dans la vitalité de leurs voix. Pascaline, sur le point de se marier à Francis, s’érige en femme déterminée, quand la chute nous susurre quels abus son oncle Joseph lui a infligés. Les anecdotes affichent une construction dramatique solide, dont l’efficace tient à la chute et où l’humour l’emporte sur la déploration. Certaines histoires sont franchement sordides, comme celle de Julien, l’expat’ blanc qui se fait dépouiller, violer et humilier dans un stade de foot, et se retrouve à traverser la ville cul à l’air… Le lecteur se situe à l’horizon de cette adresse, à la fois témoin et récepteur de propos à la sincérité désarmante et non dénués de dérision. Alors, Attache le cœur fait aussi sonner dans son titre la dimension affective d’histoires qui déploient l’humanité des anonymes, à l’instar de ces Vies minuscules dont Pierre Michon a su nous régaler.

 

De la musique (et des images) avant toute chose

La structure chorale de l’ouvrage fait fi de tout cadre narratif, l’auteur inscrivant dans sa langue propre la voix et le lexique singuliers des personnages, au croisement d’un sociolecte où le tchip le dispute au whitiser et la Castel au wax [1]. Ne se contentant pas d’accoler les énoncés, mais s’attachant à en restituer la mélodie et le rythme, l’auteur donne véritablement la parole à ses personnages. Les portraits se construisent ainsi dans la relation d’une expérience, sans se résoudre à l’exhaustivité, et encore moins à l’explication. Du fait de partir de situations familières et parfois triviales, l’écriture se refuse à figer les identités, et donc à les essentialiser. Pourtant, les fragments suffisent à caractériser les personnages et à construire leur constellation sociale et familiale. Paradoxe qui tient autant à une logique discursive où les mots représentent directement ceux qui les prononcent, qu’à l’économie fulgurante de la forme brève. Ces « instantanés » nourris de détails ont en effet une présence visuelle forte, des images insolites surgissant au détour de la conversation, à la manière du punctum barthésien [2] : ce sont les Breitling et Tissot de Landry, le caleçon déchiré de Julien, la grosse dent en plastique sur le cabinet de la tante d’Esther, la robe bleue de Marie-Marthe ou le gri-gri rouge et noir dans la valise de Sandra…

 

« Ce gars, franchement, qu’est-ce qu’il a de plus que moi ? [3] »

Ces vies imaginaires, quoique racontées en mode mineur, ouvrent sur un arrière-plan politique et social. En filigrane, l’auteur dresse un état des lieux sur les rapports entre les Noirs et les Blancs, maintenant le fil des tensions qui les opposent ou les traversent. Ainsi en va-t-il d’Éric, l’intellectuel de Sciences-Po Grenoble, modèle achevé d’une éducation franco-camerounaise, qui fustige le néocolonialisme des chargés de mission, ou de René l’expatrié qui se trouve « répugnant ». Lieu symbolique, l’aéroport, présent dans trois nouvelles, permet la levée du refoulement où se manifestent les frictions culturelles et où les bagages prennent aussi en charge les histoires individuelles. Quand Sandra va voir ses cousines au pays, elle revient avec un curieux fétiche dissimulé dans sa valise. L’ouvrage affirme une nette ligne de fracture entre la « science des Blancs », « les documents des ONG », le mépris européen d’une part, et « la ruse du négro », les « arnaques » ou la spoliation financière d’autre part. Ce que l’auteur qualifie lui-même d’exercice, se révèle plutôt formellement abouti. Sans commisération ni parti-pris, et tout en évitant le ton dogmatique de la démonstration, Nicolas Fargues se veut lucide sur la question de l’altérité, qui est finalement la grande affaire de ces portraits.

Nicolas Fargues, Attache le cœur, Paris, P.O.L, 2018, 148 p., 16 euros.

[1]L’auteur a pris soin d’adjoindre un lexique liminaire à son ouvrage.

[2]Roland Barthes, La Chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Éditions de l’étoile,  Gallimard, Le Seuil, 1980.

[3]Attache le cœur, « Honoré », p. 37.

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