Ironie du sort que la parution de Blockhaus en temps de confinement sanitaire sur fond de pandémie virale. Pourtant, Blockhaus n’est pas tant le récit d’une expérience de réclusion que d’excursion, ayant pour décor les plages du Débarquement. Arrivé de Paris à Arromanches, un narrateur-écrivain anonyme se retire dans une villa de bord de mer où, loin des mouvements sociaux qui agitent la capitale, il cherche à surmonter un blocage [ndlr : nous soulignons] qui tient à l’écriture de son roman. Le littoral, point de contact entre l’isolement et l’ouverture sur l’horizon, happe sa pensée vagabonde qui s’absorbe dans la contemplation brumeuse des environs. On pourrait dire qu’il ne se passe rien dans Blockhaus, et pourtant la prose de Mathieu Larnaudie est habitée d’images et de bruits, le récit se tenant attentif aux surgissements et aux épiphanies.

Notre curiosité est piquée par la présence de personnages énigmatiques, parfois cocasses. Le cadre d’une fenêtre découpe le champ de vision dans lequel le narrateur-observateur, sinon voyeur, voit surgir de mystérieuses silhouettes nocturnes qui s’avancent en mugissant. Nous rencontrons un ivrogne, double décati et chancelant de l’écrivain solitaire, qu’on dirait tout droit sorti d’une bande dessinée, décrit comme un « olibrius », un « échalas », la « silhouette longiligne, noueuse, un blouson de motard aux coudes et aux épaules rembourrés de lamelles de caoutchouc ». Mathieu Larnaudie soigne le détail de ses personnages hauts en couleur, leur accole des mots qui les magnifient, telle la « souveraine » Suzanne, figure de rousse mythique, à la chevelure de feu et au pendentif en or. Formant un couple de désaxés avec Rory, elle semble débarquée d’un film hollywoodien, échouée dans un bar de seconde zone qu’elle tient avec son mari. La galerie des personnages se construit, le paysage se peuple d’âmes et s’humanise quand le narrateur, rejoint par sa compagne Esther, se met à parler avec les habitants. Mathieu Larnaudie déporte l’éclairage sur les personnages latéraux qui apparaissent dans une sorte d’hallucination magique. Dans une alternance de plans diurnes et nocturnes, de lieux intérieurs et extérieurs, le récit s’ourdit d’histoires extraordinaires, de théories du complot et d’amours périphériques.

Le souci du mot précis et la caractérisation minutieuse des lieux et de l’ambiance font de Blockhaus une espèce de chambre secrète, de coffre-fort lexical. La phrase ample et périodique s’étire à l’instar des nappes de brumes qui couvrent la côte. La poésie s’exfiltre des mots techniques, la prose s’étend en ramifications marines, géologiques et historiques, qui donnent leur densité et leur richesse aux images que génère un texte construit principalement sur les observations et les pensées du narrateur. Le paysage extérieur agit par contamination de son paysage mental, imprégnant d’embruns un esprit enclin à la divagation, énervé par l’atmosphère marine et les vapeurs d’alcool. Son discours intérieur se peuple de spectres, mais sa ratiocination est fermement contenue dans la structure tripartite du récit. Les intitulés des chapitres « Front de mer », « Fonds de nuit » et « Les pays de brume » renvoient à l’idée de seuil et d’éclipse visuelle, le narrateur se tenant dans le contre-champ, dans un état de semi-conscience éberluée propice à la déprise et à la surprise.

Récit de commutation spectrale, Blockhaus nous hante aussi par la manière dont il fait revivre l’Histoire. Le roman s’ouvre sur la silhouette d’une cathédrale et la scène guerrière de la tapisserie Bayeux, puis agite les images des jeunes soldats de la Seconde Guerre mondiale, déclinées sur les écrans muséaux et les posters marchands. Cette prédilection pour le visuel trouve un écho dans la description architecturale et paysagère d’Arromanches. L’écriture se fait topographique, s’engage dans les territoires accidentés, les dépressions naturelles et les blocs artificiels. Faisant osciller les motifs de la création (appel à la liberté) et de la commémoration (rappel de l’Histoire), le récit étend par à coups sont périmètre d’arpentage au-delà des forteresses d’Arromanches, outre-Manche et outre-Atlantique, sans pour autant céder à la tentation historiographique (le mode majeur), ni à la couleur locale (le mode mineur). Le réel de la Seconde Guerre croise celui de l’actualité sociale et politique, miroir des agitations intérieures d’un personnage excentré et délocalisé. Et tandis qu’il semble tracer tranquillement son chemin dans la grisaille du paysage, le roman, dans ses dernières pages, s’embrase.

Mathieu Larnaudie, Blockhaus, éditions inculte, mars 2020, 110 p., 13,90€.

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