Jô Soares – "Meurtres à l’Académie""

L’Académie en question, c’est la brésilienne, fondée à Rio de Janeiro en 1897 sur le modèle de l’Académie française, avec la même symbolique lourdingue et une pompe décuplée par l’anxiété ontologique propre aux nations récentes.

En 1924, la France est encore LA référence absolue dans tous les domaines qui comptent dans la vie d’un honnête homme : science, arts, mode, et … amour ! Tout homme du monde est donc un peu français et rien n’est trop coûteux pour exister aux yeux de l’Europe. Si le boom du caoutchouc et des opéras en pleine jungle est désormais révolu, le sens de la démesure continue d’animer les notables.

Ici comme là-bas, les académiciens sont réputés immortels, ce qui donne le prétexte du roman, puisqu’une série de meurtres mystérieux touche soudainement la vénérable assemblée.
Le commissaire Machado Machado (allusion ironique au culte rendu à Machado de Assis, principale figure et père spirituel de la littérature brésilienne) est chargé de l’enquête.

L’inspecteur est un policier lettré (1), une sorte de Pépé Carvalho qui n’aurait pas encore entrepris de brûler tous les livres, et un séducteur avare de préliminaires, ce qui tombe bien car l’enquête ne cesse de rebondir au sein des milieux entrelacés de l’élite politico-économique et de la fine fleur de la culture carioca. On y croise un évêque nanophile, une “actrice” française intrépide, un avocat à l’haleine empoisonnée, une mystérieuse secte millénaire, un maître d’hôtel kleptomane, une ambassadrice nymphomane, et finalement assez peu d’hommes de lettres.

Le thème des intrigues académiciennes a beaucoup amusé les brésiliens. En 1979, déjà, Jorge Amado publiait La Bataille du Petit Trianon (du nom du bâtiment – offert par l’Etat français- qui sert de siège à l’Académie brésilienne), un roman burlesque sur les guerres de succession au sein d’une institution au prestige somme toute très relatif.

Une bonne bouille de bon vivant

L’auto-dérision est un trait caractéristique du génie brésilien et la chaleureuse modestie de ce peuple est légendaire. Puisque c’est une qualité qui n’étouffe généralement pas les Français, il faut saisir l’occasion donnée par ce roman pour observer autour de soi les mille petits jeux de l’orgueil. On peut sourire de l’Académie brésilienne actuelle en y apercevant Paulo Coelho, réputé pour ses fautes de grammaire, et Pitanguy, plutôt pape du bistouri que de la plume, mais jetons d’abord un coup d’œil à la nôtre, et demandons-nous ce que peut bien y faire Valéry Giscard d’Estaing… Surtout au fauteuil de Léopold Sédar Senghor ! Simone Veil, nouvelle-venue quai Conti, a au moins eu la délicatesse d’attendre la succession de Pierre Messmer à un fauteuil sans prétention littéraire. Quant à l’œuvre phare de VGE, Le Passage, en passe d’accéder au statut d’objet culte (cf. le papier de Patrick Poivre d’Bornu du 10 juillet 2007), elle constitue une option cadeau originale pour Noël… à condition d’en trouver en librairie (2) !

Jô Soares est un personnage protéiforme, un artiste complet et complexe, aussi à l’aise avec un pinceau ou un stylo qu’avec un micro, et que tous les Brésiliens connaissent pour ses shows télévisés où il invite, dans une atmosphère bon enfant, les principaux artistes nationaux. Il faut imaginer un Michel Drucker obèse et raffiné, pétri de culture classique, qui aurait, à ses moments perdus, écrit quelques-uns des romans les plus hilarants de la dernière décennie, sans jamais renoncer à concevoir des pièces de théâtre, à les jouer, à exposer ses meilleures toiles dans des galeries de renom … Bon, j’avoue que le parallèle avec Drucker est finalement un peu forcé.

Traduits en français, nous ne disposons que de deux autres romans, dont l’indispensable Elémentaire, ma chère Sarah qui relate les aventures d’un Sherlock Holmes plus junky et pédé que jamais dans le Rio de la belle époque, aux pieds de Sarah Bernhardt en tournée mondiale. L’Homme qui tua Getúlio Vargas (3) relate le parcours d’un anarchiste à six doigts qui, en ratant tous les attentats qu’il entreprend, exerce une influence très involontaire sur les grands évènements de la première moitié du XXème siècle et modifie le cours de l’histoire.

Un détail pratique : Meurtres à l’Académie est fréquemment référencé par les libraires au rayon Policier.

(1) L’oxymore flic lettré semble si détonnant dans le contexte brésilien, qu’il en devient une sorte de fil rouge.
(2) Tests infructueux effectué en novembre 2008 auprès d’un échantillon de deux FNAC représentatives et de deux librairies huppées de Passy.
(3) Pour apprécier le clin d’œil de ce titre, il faut se souvenir que Getúlio Vargas, ancien dictateur, puis Président du Brésil, s’est suicidé en 1954.

Site de l’émission de Jô Soares (en portugais)
Site de l’Académie brésilienne (la vraie)
Site de l’Académie française

Edité par Les Deux Terres

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