Henri Laborit – "Éloge de la Fuite"

D’emblée il faut décloisonner; s’il y a un élément essentiel à retenir de l’apport d’Henri Laborit dans la pensée et la science, c’est sans doute celui-ci…ne serait-ce déjà parce qu’il a su l’appliquer lui-même et briser la frontière qui sépare encore beaucoup trop ces deux entités. C’est une personnalité qui manque à n’en plus douter, comme si les sociétés étaient devenues encore plus folle depuis son départ et sa voix que l’on entends plus. Pour le grand public, il restera toujours un film comme un ilot perdus, le décapant Mon Oncle d’Amérique d’Alain Resnais (œuvre qui d’ailleurs le déçut un peu, comme s’il manquait d’unité systémique au fond dans cette collaboration à un autre artiste… ou même au cinéma dont il était très méfiant). La personnalité profondément atypique et anticonformiste de Laborit se ferait sans doute encore plus difficile à exister de nos jours mais elle est bien nécessaire. Avoir voulu tirer une démarche d’essayiste à la suite de ses études de biologie comportementale apparait quelque chose en soit de naturelle, et pourtant aujourd’hui après son départ, personne n’a repris vraiment le flambeau. Il y a bien Edgar Morin, Michel Serres ou d’autres scientifiques plus engagés dans la société civile ou dans la reliance disciplinaire, au-delà de la spécialisation, mais tous restent dans un humanisme bien plus classique. Penser en laboratoire et ne pas étendre à la société et à la possibilité générale d’une prise de conscience de l’homme sur son fonctionnement nerveux ou cérébral: comme s’il y avait trop d’intérêt au fond à ce que cet être humain reste prisonnier de ses habitus comportementaux. C’est-ce que l’on se dit quand on lit et recoupe Laborit. Que la connaissance comportementale reste du domaine d’une poignée est d’ailleurs un pouvoir comme un autre, une capacité à une inhibition collective de l’action.

Il faut peut-être mieux lire La Nouvelle Grille, plus « scientifique », avant Éloge de la Fuite, d’ailleurs son auteur n’hésite pas lui-même à le conseiller en prologue. Ne serait-ce l’intérêt pour des « littéraires » que de tenter cette expérience de confrontation au-delà de ses préjugés. Sinon on peut attaquer directement sur ce recueil de réflexions autour de différents thèmes: l’amour; une idée de l’homme; l’enfance; les autres; la liberté; la mort; le plaisir; le bonheur; le travail; la vie quotidienne; le sens de la vie; la politique; le passé, le présent et l’avenir; si c’était à refaire; une société idéale; une foi; et puis encore…
De tout cela Laborit en tire moins de 200 pages, allant avec une rare acuité à l’essentiel. Il épure même ses propos si l’on peut dire, que ses lecteurs fidèles pourront anticiper… Mais cet ouvrage d’une clarté rare devient aussi un bel épilogue pour toute une œuvre, sans doute même plus que le film de Resnais. C’est une belle gageure pour ce qui à la base était une commande d’éditeur au sein d’une collection.

Le titre en lui-même provoque: l’auteur l’explicite pourtant dans un autoportrait en ouverture, exercice en soit qu’il juge impossible à faire… La fuite s’oppose pour Laborit à un évitement de la confrontation qui n’est à son sens qu’une matrice juste bonne à mettre en place ou renverser des échelles de dominance. La fuite est alors le seul échappatoire face à la révolte et la soumission, deux comportements qui pour l’auteur n’ont rien de normal au sens biologique d’une vie humaine. Cette fuite prend le sens d’une gratification imaginaire et nécessaire, pour évoluer au sein de ce qui fait la réalité: dominance, conformisme. Laborit n’a jamais en soit réfuté les accusations de narcissisme, elles lui importaient peu: lui n’y voyait qu’une gratification vitale, normale. « Rester normal, c’est d’abord rester normal à soi-même »… Soit ses pulsions en dehors des influences socioculturelles qui nous bombardent.

On peut voir une sorte de cynisme et de posture dans la remise en question de l’idée d’amour, gros pavé en début d’ouvrage qui semble là pour justement provoquer une profonde remise en question dans notre définition de tels mots, savoir jusqu’où ils viennent justement d’une influence façonné par l’environnement. Là encore c’est une étape à passer pour aller au fond de la simplicité de Laborit et le caractère essentiel de son propos: ici il peut choquer celui qui aurait une âme artistique ou romantique, et pourtant Laborit doit l’être lui-même un peu quand il dit que « le seul amour qui soit vraiment humain c’est un amour imaginaire ». On recoupe la fuite.

Dans tous les autres chapitres sont passés de la même manière à la moulinette des mécanismes de dominances qui ne sont pas pour autant qu’un assèchement: c’est un juste un retour aux fondamentaux. Les réflexions sur le travail, l’information et le bonheur ont toutes leurs places dans les sociétés contemporaines. Toutefois, encore profondément influencé par un monde bi-polaire qui était celui de la guerre froide et du mur de Berlin, il y a à l’évidence une marque politique qui influence elle-même Laborit plus qu’il ne le pense dans une voie entre les problématiques libérales et le communisme comme sirène.

Dans la déstructuration actuelle, extrême, qu’aurai-il dit en lui-même de sa notion de fuite, dont il fait un rapprochement avec sa foi chrétienne? Inventeur de drogues psychotropes, Laborit a aussi mine de rien permis des fuites jusqu’au bout de nulle part pour la santé même, au-delà de permettre le soulagement il y a l‘anesthésie. Comment aurait-il commenté aujourd’hui ce fait social? L’immersion de la virtualité semble être une alternative de la fuite, où certains se perdent dans ce qu’il faut bien appeler un nihilisme; d’autre via le post-humanisme y puisent une nouvelle source d’action qui fantasme sans doute une liberté impossible. Il y aurait eu aujourd’hui bien des domaines où la pensée de Laborit serait nécessaire, devrait se compléter au-delà d’un schéma représentatif qui était alors peut-être plus simple. Il n’en reste pas moins que cette notion de « normalité » (qui n’est plus un gros mot sous sa plume) reste encore dans son essence la même. De même pour ce qui pourrait changer l’homme, cette connaissance du système nerveux et cette anticipation des échelles de dominances. En vérité, sans relais dans la communication de ces idées, ces fameuses échelles semblent justement atteindre des tailles de plus en plus grandissantes et monstrueuses.

Dans le dernier chapitre l’auteur se permet de verser dans l’allégorie, explicitant aussi un plan qu’il jugeait difficile à comprendre dans le final de Mon Oncle d’Amérique. Une ultime fuite qui rappellera aussi les questionnements écologiques actuels. Il faut relire Laborit, et il faut aussi que plus de personnes assurément portent ses messages.

A propos de Guillaume BRYON

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