Giovanni Papini – "La vie de personne"

Dans ce court récit de 47 pages, Giovanni Papini relève le pari audacieux d’écrire la
biographie de personne. Parce qu’aucune vie ne mérite que l’on n’en parle et parce que la
réalisation de la biographie de quelqu’un s’avère déjà être une tâche épuisante, Giovanni
Papini décide d’écrire la biographie de personne. Mépris de l’humanité et mégalomanie, qui
participent à l’élaboration d’une telle œuvre, s’inscrivent déjà dans la préface sous la forme
d’une anti-dédicace adressée à Vannicola, l’ami de Papini :

« Excuse-moi et pardonne-moi avec ton cœur généreux de bénédictin alcoolique […] »

Le tout se poursuit avec la biographie de personne en question.
Mais qui est donc personne, cet être qui ne devrait logiquement plus exister sitôt qu’on l’a
nommé ? Avec Giovanni Papini, ce qui semblait tout d’abord être un mystère sera vite résolu
et prendra les formes les plus étonnantes dont il a le secret.
Personne est l’être qui se situe entre notre première et notre deuxième naissance, selon une
théorie élaborée par Papini et que nous retrouvons sous ces mots :

« Il existe donc, pour chaque homme, trois naissances qu’il faut tenir séparées : la naissance
pour la mère ; la naissance pour le monde et la naissance pour nous-mêmes. Les deux
naissances qui comptent vraiment sont la première et la dernière et c’est peut-être pour cette
raison que les hommes tiennent compte seulement de la deuxième. »

Personne, c’est donc l’être qui évolue de l’embryon au fœtus dans le ventre de sa mère. Parce
que nous ne gardons aucune mémoire de cette étape de notre vie, Giovanni Papini se propose
de la réinventer, avec la violence et la cruauté que l’on n’apposerait jamais à cette condition.
Dès les premiers instants de son existence, l’embryon est un être de haine et de mépris. Haine
pour sa mère avec qui il se bat dans l’appropriation des ressources vitales, et mépris pour son
père, ce personnage libidineux qui s’allonge régulièrement sur sa mère pour satisfaire ses
pulsions sexuelles, sans même se préoccuper de son enfant qui attend dans l’utérus.

« Je commençai la guerre éternelle entre le fils et la mère. Je voulais entreprendre sans délai
la vengeance méthodique de moi-même. Elle, s’offrant sans résistance ni retenue, était la
principale responsable de ma vie future et elle seule, pour le moment, devait en sentir le
poids, devait payer pour elle. Elle cherchait à se renfermer en elle-même, dans sa vie
personnelle –elle tentait de ne pas se donner, de ne pas se gâcher. La troublait la pensée du
corps déformé, du gonflement humiliant, du déchirement atroce, des veilles et des soins
nécessaires pour mériter le nom de mère. »

Déjà, en guerre contre tous avant même d’être sur Terre, l’élan destructeur de Papini se
retrouve dans les pensées qu’il attribue à Personne : la possibilité d’un accomplissement
personnel ne peut se faire qu’au détriment d’autrui. Exister n’est pas permis sans le nécessaire
phagocytage de l’autre. Toujours aussi cynique et misanthrope, Giovanni Papini trouve le
talent d’étendre sa haine des autres au monde embryonnaire.

« Terrible est cette guerre quotidienne entre la mère et le fils, entre la créatrice et la
créature, entre ce qui ne veut pas être et ce qui veut être. La mère ne t’aime pas encore et toi
tu ne peux pas aimer la mère ; ce qui est bon pour toi est nuisible pour elle ; ce qui te
renforce l’affaiblit ; ton commencement peut être sa fin. Tu es comme un parasite qui la
suce ; comme un cancer qui la ronge, comme un poids qui l’épuise. Elle a peur de toi et tu ne
peux avoir pitié d’elle. Et quand elle se libérera tu l’entendras hurler d’épouvante et toi, à ce
moment-là, tu devras peut-être la tuer pour avoir voulu venir au monde trop vite. La paix
n’est plus possible : nous sommes deux. »

Les mots utilisés par Giovanni Papini pour décrire la croissance du futur homme dans le
monde intra-utérin prolongent ce dégoût. Tout n’est que sangs, grosseurs, malformations,
douleur… jusqu’à la deuxième naissance, celle qui met l’enfant au monde. Ici cesse le récit de
Giovanni Papini, estimant que la suite des évènements ne relève plus de la vie de Personne,
mais au contraire de la vie de Tout-le-Monde, de la vie telle qu’on la subit tout en croyant
l’avoir choisie. Par mépris pour cette existence commune et sans aucune originalité, Giovanni
Papini baisse les armes et cesse de raconter. La vie de Tout-le-monde ne nécessite pas d’être
écrite : nous la connaissons, c’est la nôtre et celle des autres. Dans un dégoût sans fin pour ce
que certains considèrent comme étant les principaux accomplissements humains, Giovanni
Papini rappelle à son lecteur que ce qui fait sa fierté ne trouve aucune répercussion dans le
monde absurde dans lequel nous vivons. Nous volons de prisons en prisons, avant de trouver
la mort libératrice.

« Chacun de nos efforts, chacune de nos peines réussit à passer d’une cellule à une autre, et
c’est dans ces passages que nous respirons assez de ciel pour supporter les hivers infinis de
la solitude sans porte de sortie. »

Conclusion déprimante, sauf pour le cœur endurci de Giovanni Papini, qui se réjouit au
contraire de la cruauté sans limite qui fait la caractéristique de ses œuvres.
Et pour moi, un plaisir toujours aussi grand à retrouver la verve cynique et glaciale de ce
grand écrivain…

 

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