Charline Effah – "Percées et chimères"

Originaire du Gabon, Charline Effah signe avec Percées et chimères un premier roman sensible sur le parcours d’une jeune femme qui pense trouver l’eldorado en Europe. Dans sa ville natale de Libreville, Mélina s’ennuie, Mélina n’aime pas sa vie. En plus, elle doit subir la pression sociale de sa famille, de ses amis pour devenir quelqu’un. C’est pourquoi, après avoir consulté un marabout qui lui promet un avenir de rêve et fait connaissance avec un Blanc sur Internet, elle s’envole pour Paris. Une fois sur place, elle va de désillusion en désillusion. Thème pourtant récurrent dans la littérature et le cinéma africains, la vision d’un Occident riche et prometteur fait ici place à un regard désenchanté, parfois même acerbe. « La genèse de ce roman date de 2006 », explique l’auteure, « mais c’est seulement en 2010 que j’ai décidé de l’écrire car j’étais ballotée entre deux manuscrits. C’est un sentiment de ras-le-bol qui m’a poussé à écrire Percées et Chimères. Ras-le-bol face aux pesanteurs sociales en Afrique qui poussent des filles encore trop jeunes à assumer des responsabilités trop lourdes pour leurs frêles épaules. Ras-le-bol face à l’image idéalisée que l’Afrique entretient encore vis-à-vis de l’occident. » De l’odyssée de sa jeune héroïne qui va de Charybde en Scylla, Charline Effah souhaite en faire un roman engagé tout en gardant un style intimiste. « Je voulais aussi faire de la prévention à l’endroit des jeunes filles africaines qui traquent sur Internet l’homme blanc à épouser. J’ai travaillé dans plusieurs associations et j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs femmes désenchantées et frustrées suite à une rencontre virtuelle. »
Pourtant, Percées et chimères est loin d’être un roman misérabiliste même s’il dépeint une certaine réalité sociale. Celle des immigrés confrontés à la dureté de la vie dans la métropole, à la routine du métro-boulot-dodo quand ils en trouvent, du travail. Ainsi, avec une plume sans concession, Charline Effah passe en revue les mariages blancs et la détresse des coeurs solitaires, mais surtout le besoin de paraître dans une société des apparences. Néanmoins, jamais l’auteure ne laisse parler la rancoeur ou le mépris. Tous ces êtres qui se croisent, s’aiment, se détestent, s’engueulent et se retrouvent sont, à un moment ou à un autre, décrits avec justesse, parfois avec tendresse. Sans pour autant épargner ceux qui profitent des plus fragiles pour les exploiter en utilisant les traditions, la religion ou le besoin d’argent. « Ce n’est pas un livre autobiographique », se défend Charline Effah. « Il y a une part de moi, oui. Notamment dans les relations mère-filles qui sont décrites dans le roman. Mais en réalité il y a une petite part de nous tous dans la mesure où les problématiques qui y sont développées peuvent concerner un peu tout le monde. » Les personnages du roman sont perdus, isolés dans une société qui les broie.

Percées et chimères se teinte de dérision, en particulier lors d’une fin ouverte, et s’avère, grâce à une écriture plus dans l’évocation que la description, plein de pudeur. C’est aussi une critique en creux des médias : « Ces faux prophètes peuvent revêtir différents visages. Il peut s’agir des médias comme la télévision, par exemple, qui présentent aux téléspectateurs une vision restrictive de la réalité. Ensuite, les immigrés qui sont installés en Occident ont le devoir d’informer ceux qui sont restés des difficultés que l’on rencontre sur place. » Avec un titre qui fait ouvertement référence à la mythologie, c’est avec une certaine ironie que Charline Effah souhaite faire un sort, « tordre le cou aux préjugés véhiculés depuis des siècles même si plusieurs auteurs ont développé ces thématiques bien avant moi. »

Les épreuves rencontrées par Mélina narrée à la première personne peuvent laisser penser à une rédaction douloureuse. À tort : « Lorsque j’écris, j’aime parler des choses qui me font mal. Celles contre lesquelles je m’insurge. Mais le fait de mettre en texte ces situations parfois dramatiques, parfois pathétiques, n’est pas douloureux. Au contraire, cela me procure une forme de plaisir au sens cathartique du terme. » Avec tous les événements contre lesquels chacun est en droit de se révolter, Charline Effah pourrait être promise à un bel avenir littéraire. « J’ai un roman et une pièce de théâtre en cours d’écriture », conclue-t-elle.

Percées et chimères / Charline Effah (Éditions Jets d’Encre, 2011)

A propos de Thomas Roland

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