Les leçons de l’affaire Scorsese ou la tentation du jugement a priori – 3

3. Le communiqué Decourtray
« LA DERNIERE TENTATION DU CHRIST »
Film de M. Scorcese
Communiqué du 6 septembre 1988
Nous n’avons pas vu le film de M. Scorcese, « La dernière tentation du Christ ». Nous ignorons la valeur artistique de cette œuvre. Et cependant, nous protestons d’avance contre sa diffusion. Pourquoi ? Parce que vouloir porter à l’écran, avec la puissance réaliste de l’image, le roman de Kazantzakis est déjà une blessure pour la liberté spirituelle de millions d’hommes et de femmes, disciples du Christ. Ils réclament le respect pour ce qu’ils ont de plus précieux au monde : leur foi dans le Christ qui meurt sur la croix. Ces millions d’hommes et de femmes ne veulent pas imposer leur foi à ceux qui ne la partagent pas. Parlant en leur nom, nous ne voulons pas non plus attenter à la liberté de la création artistique ; nous ne voulons pas davantage censurer la pensée d’autrui ni juger les intentions du romancier et du cinéaste. Nous demandons le respect pour Jésus, le Seigneur de notre vie, et pour la vérité du témoignage des Evangiles. Nous demandons le respect pour la foi de tous les disciples de Jésus qui donnent leur vie, avec lui, par amour. Il faut respecter ceux qui acceptent de mourir avec le Christ pour que soit respectée la liberté de tous. La mort de Jésus n’appartient pas aux romanciers, ni aux scénaristes, mais à la foule innombrable de ses disciples, morts ou vivants. Y aura-t-il assez d’homme et de femmes sensibles au droit d’autrui pour comprendre combien s’emparer de Jésus et en défigurer l’image nous blesse profondément dans notre dignité ? La liberté de chacun repose sur le respect d’autrui. Il est juste temps de le comprendre.
Cardinal Albert Decourtray, archevêque de Lyon
Cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris
Tel est le texte de la première réaction officielle de l’Eglise de France avant la sortie du film. J’ai volontairement mis en relief certains mots et certaines expressions que je commenterai dans le cadre de cet article. J’ai expliqué plus haut pourquoi j’appelle ce texte « le communiqué Decourtray ». En tant qu’archevêque de Lyon le cardinal Decourtray était la plus haute autorité de l’Eglise catholique en France, le primat des Gaules. Le cardinal est franc : « Nous n’avons pas vu le film de M. Scorcese… Nous ignorons la valeur artistique de cette œuvre ». Le nom de Scorsese n’est même pas orthographié correctement. Mais le plus grave c’est que le primat des Gaules se permet d’écrire un communiqué officiel sur un film qu’il n’a même pas vu. Et il y a malheureusement de fortes probabilités pour qu’il n’ait pas lu le roman de Kazantzakis. Ce communiqué est donc bâti sur une malhonnêteté intellectuelle, très regrettable de la part d’un homme aussi cultivé que Mgr. Decourtray. Ce texte, se présentant comme une protestation contre la diffusion du film, est fortement ambigu. D’un côté le prélat affirme respecter « la liberté de la création artistique » et ne pas vouloir « censurer la pensée d’autrui », de l’autre il condamne a priori un film sans jamais donner d’arguments rationnels contre le contenu réel de l’œuvre de Scorsese. La grande faiblesse de son communiqué réside dans ce manque cruel d’arguments objectifs. Le vocabulaire employé (blessure et respect) relève au contraire du domaine subjectif. Le cardinal parle au nom de millions de chrétiens. C’est assez étrange comme manière de faire. Ceux qui ont manifesté devant les cinémas et qui ont réclamé, parfois violemment, la censure du film ne représentaient certainement pas l’ensemble des catholiques français. On a l’impression que ce communiqué a été écrit dans l’urgence et sous la pression de certains fidèles. Ce qui semble gêner Mgr. Decourtray c’est le passage de l’écrit à l’écran, à cause de « la puissance réaliste de l’image ». C’est une constante dans les relations de l’Eglise contemporaine avec la création artistique. A l’écrit tout semble passer, mais dès qu’il s’agit de cinéma ou de musique (cf. les polémiques autour du festival Metal Hellfest) le scandale n’est jamais bien loin. Cette différence de traitement en fonction du support artistique semble indiquer que l’Eglise est entrée, elle aussi, pleinement dans la culture de l’image, alors que toute sa tradition se réfère à la culture de la parole et de l’écrit. Je ne nie pas le fait que l’image ait une certaine puissance d’évocation qui lui est propre. Mais je pose la question suivante : Qu’est-ce qui remet davantage en question la foi catholique ? Un film comme La dernière tentation du Christ ou des œuvres littéraires et philosophiques ? Pour mémoire chaque lycéen français reçoit à travers les cours de français et de philosophie un enseignement sur la philosophie des Lumières, très critique comme chacun sait vis-à-vis de l’Eglise, et sur les philosophes athées (Nietzsche, Marx). Et que dire d’une œuvre comme Le traité d’athéologie (2006) de Michel Onfray qui s’est vendu à plus de 153 000 exemplaires en France ? Le lycéen français catholique devrait-il se sentir blessé et attaqué parce qu’on lui enseigne aussi les philosophes athées ? D’un côté le cardinal affirme que les chrétiens ne veulent pas imposer leur foi, et de l’autre il réclame le respect « pour la vérité du témoignage des Evangiles ». Or, par définition, cette vérité ne peut être reconnue que par les croyants. Pour un non-croyant les Evangiles sont un texte littéraire de l’histoire de l’humanité, mais certainement pas une révélation divine. Il suffit de lire le point précédent de l’article pour être convaincu que La dernière tentation du Christ ne contient rien qui puisse blesser les croyants. Dans ce film il est impossible de trouver la moindre marque de manque de respect pour la personne de Jésus. Toutes ces attaques sont imaginaires parce que le cardinal n’a tout simplement pas pris le temps d’étudier le sujet qu’il aborde. Et c’est la raison pour laquelle son communiqué est profondément injuste envers l’œuvre de Scorsese. Ce n’est pas Scorsese qui a manqué de respect envers les chrétiens, c’est bien plutôt Mgr. Decourtray qui a manqué de respect envers le cinéaste en prétendant condamner une œuvre qu’il n’a même pas vue. Supposons toutefois que La dernière tentation du Christ soit en contradiction totale avec les Evangiles et le dogme catholique… Et que Scorsese ait eu une intention provocatrice et antichrétienne… Comment, dans ce cas, interpréter le sentiment de « blessure pour la liberté spirituelle » des croyants ? Depuis Vatican II et la déclaration Nostra Aetate (28 octobre 1965) sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, l’Eglise catholique encourage ses fidèles à porter un regard bienveillant sur les autres croyants et à entretenir avec eux des relations fraternelles et pacifiques. Or les Juifs et les musulmans nient que Jésus soit le Fils de Dieu. Cela constitue-t-il aussi une blessure pour notre liberté spirituelle ? Nous sentons-nous agressés et menacés parce que d’autres traditions religieuses refusent d’admettre la vérité des Evangiles ? En invitant à Assise, le 27 octobre 1986, des responsables religieux non-chrétiens le bienheureux pape Jean-Paul II a-t-il invité des personnes qui manquent de respect au Christ ? Il semble totalement incohérent de prôner le dialogue avec les Juifs et les musulmans, dont les religions se fondent sur le refus de reconnaître en Jésus le Fils de Dieu, et de condamner a priori un cinéaste de culture catholique n’ayant aucune intention provocatrice à l’égard des croyants. Parler de « blessure pour la liberté spirituelle » des croyants nous amène à rappeler une simple évidence. Les croyants sont en effet libres de ne pas aller voir le film de Scorsese et la France n’est pas l’URSS d’autrefois où l’on imposait aux croyants d’aller voir des films athées. Il n’y a donc dans la réalité aucune blessure pour la liberté spirituelle des catholiques français dans cette affaire. Cette blessure est le fruit de l’imagination, certainement pas la conséquence d’un raisonnement argumenté. Ou alors il faudrait aussi dire que la simple présence de Juifs et de musulmans en France constitue
rait une blessure pour la liberté spirituelle des croyants et demander la démolition des synagogues et des mosquées. Dans ce communiqué, outre la malhonnêteté intellectuelle et l’injustice qui en découle, relevons enfin une affirmation qui est loin d’être évidente : « La mort de Jésus n’appartient pas aux romanciers, ni aux scénaristes, mais à la foule innombrable de ses disciples, morts ou vivants ». Il est étrange de la part d’un cardinal d’ignorer le caractère historique de la figure de Jésus. Depuis Noël et en raison du mystère de l’incarnation, Jésus, le Fils de Dieu, est un personnage de notre histoire humaine. A ce titre il ne saurait être la propriété exclusive des croyants. Jésus appartient à tous, parce qu’il est venu pour tous les hommes. Son message d’amour est universel. Jésus n’est pas une marque déposée avec copyright enregistrée dans l’Etat du Vatican. Cette affirmation de Mgr. Decourtray a un aspect sectaire fort déplaisant. En suivant ce raisonnement il faudrait donc aussi interdire à tout artiste ou historien non-musulman de traiter de la personne de Mahomet. Ce qui est, dans les faits, malheureusement le cas comme l’a prouvé l’affaire Salman Rushdie qui a eu lieu précisément en…1988 avec la publication des Versets sataniques ! Il est intéressant de relever les commentaires de Mgr. Wintzer, responsable de l’observatoire Foi et Culture et actuel archevêque de Poitiers, dans le contexte des manifestations contre la « christianophobie » tout au long de l’année 2011. Il dit presque le contraire de ce que le cardinal Decourtray affirmait dans son communiqué : « Nous ne sommes pas les propriétaires de l’image du Christ [1] ». Il rappelle aussi une évidence : « Un spectacle théâtral se déroule dans une salle privée. Nul n’est contraint à le voir, il faut pour cela poser un acte délibéré ». A la question suivante : « Ces réactions peuvent-elles refléter une volonté d’interdire toute réflexion sur des symboles chrétiens aux artistes non-chrétiens ? », il répond ainsi : « Cela signifierait que le christianisme devient un club, une association de défense. Les Eglises chrétiennes témoignent d’un Christ pour tous et doivent écouter ce que les non-chrétiens disent du Christ. Jésus lui-même demande aux apôtres : ‘Pour les gens, qui suis-je ?’. Il n’existe pas de label de Jésus ou de copyright ». Le lecteur l’aura compris sans peine je suis profondément déçu en lisant le communiqué du cardinal Decourtray. En tant que catholique je suis en droit d’attendre du primat des Gaules une véritable réflexion argumentée pour dire qu’un film est mauvais en lieu et place de l’évocation subjective de blessures et de manque de respect. Je terminerai en soulignant aussi l’aspect aléatoire ou sélectif de ces condamnations d’une œuvre d’art. Donc l’injustice à nouveau de ce type de prises de position. Un an, à peine, après La dernière tentation du Christ, sortait un film du réalisateur québécois Denys Arcand : Jésus de Montréal  (1989, prix du jury œcuménique au festival de Cannes). Cette œuvre rejoint le désir de Scorsese de donner à voir un Christ contemporain qui parle au cœur du spectateur en l’impliquant. L’actualisation est beaucoup plus radicale. Car en dehors du spectacle de la passion du Christ dans les jardins du sanctuaire de saint Joseph, les acteurs, marqués par les rôles qu’ils jouent, en particulier celui qui joue Jésus, commencent à transposer dans le Montréal contemporain les attitudes évangéliques. Ainsi dans la scène de la tentation Denys Arcand nous montre un riche et puissant avocat d’affaires (image du diable) qui emmène au sommet d’une haute tour (la montagne biblique) Daniel, le jeune metteur en scène jouant le rôle de Jésus dans la Passion, et lui promettant gloire et fortune rapide s’il consent à écouter ses conseils. Dans Jésus de Montréal il y a non seulement une critique acerbe de l’Eglise en tant qu’institution mais aussi une citation dans le spectacle de la Passion de l’appellation infamante, présente dans le Talmud et reprise par le polémiste latin antichrétien Celse, de Jésus Ben Pantera : Jésus ne serait pas né de l’opération du Saint Esprit mais de l’union de Marie avec un légionnaire romain du nom de Pantera ! Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de ce qui aurait pu légitimement scandaliser bon nombre de chrétiens. Le jury œcuménique du festival de Cannes a pour sa part été au-delà de ce qui est non-conforme au dogme dans ce film pour en recueillir la substance spirituelle. Alors que Jésus de Montréal pouvait objectivement susciter des réserves beaucoup plus fortes que La dernière tentation du Christ, il n’a suscité, sauf erreur de ma part, aucune condamnation épiscopale. Il n’y a pas eu de chrétiens blessés pour manifester devant les cinémas le projetant et pour exiger son retrait des salles. Pourquoi ? Dieu seul le sait… L’esprit de censure a tendance à frapper à l’aveuglette.

A propos de Robert Culat

Laisser un commentaire