Regards sur courts II – Water Project I –

 
 
 
 
 
 
 
 
 
Elève de Yaël Perlov à l’Université de Tel-Aviv, Yoav Shavit réalise Women in Refaiya dans le cadre du Water Project (2012). Ce projet vient de faire l’objet d’une sélection à la 35ième édition du festival du court-métrage de Clermont-Ferrand. Shavit est le seul réalisateur israélien du projet à avoir opté pour un format documentaire. A l’image des élèves palestiniens. C’est d’ailleurs grâce à un ami palestinien rencontré lors du voyage d’une délégation israélienne aux Etats-Unis que Yoav Shavit trouve son sujet. Au cours d‘une discussion. Ce dernier lui parle d’un village palestinien situé à quelques enclaves d’une colonie israélienne. Ce village, c’est Refaiya. La colonie que l’on voit des collines de Refaiya semble prospère. On y perçoit des maisons cossues nichées dans des écrins de verdure. Pendant ce temps-là, en face à Refaiya, village planté sur un plateau rocailleux, les familles se voient contraintes d’envoyer leurs filles, y compris les plus jeunes, au point d’eau. Car il n’y a pas de distribution d’eau dans ce village. Un point d’eau plus ou moins éloigné selon le tarissement  des sources. De l’eau pour se laver, manger, nettoyer, boire, vivre. Il faut la chercher. Et ce, tous les jours, du matin au soir, très tard. Women in Refaiya nous fait découvrir sur 14mn le quotidien de ces jeunes filles. 

                           

                              
                              Yaël Perlov – Festival de la Rochelle, Juillet 2006 – © Régis d’Audeville 
 

Yoav, vous êtes un jeune réalisateur originaire d’Israël. Si nous avons l’opportunité de vous rencontrer ici à Clermont-Ferrand, c’est dans le cadre du festival du court-métrage. Vous participez à un projet initié par Yaël Perlov de l’université de Tel-Aviv Avant de rentrer dans le vif du sujet, pouvez-vous nous expliquer votre démarche sur l’humain, sur l’art? Pourquoi ce choix professionnel?

Ca fait quatre ans que je travaille avec Yaël Perlov sur des projets politiques. On a commencé avec le projet Coffee, présenté ici à Clermont-Fd, et dans plein d’autres endroits en France. J’étais le producteur de ce projet. Maintenant, avec Water Project, grâce à Yaël et au département cinéma de l’université de Tel-Aviv, j’ai eu la chance de commencer à investir ce champ du cinéma politique.  Cinéma qui est motivé par le besoin de jeunes réalisateurs de raconter certes des histoires mais aussi d’apporter des changements, d’amener les gens à trouver des solutions qu’ils n’ont pas trouvé avant. Je crois que ma plus grande urgence […] est de trouver ces histoires dont on ne parle pas si fréquemment, dont vous ne connaissez pas vraiment la réalité intrinsèque. De voir des sociétés exclues, ces jeunes filles, ces jeunes musulmanes, dans des endroits lointains, en Palestine. Quand je dis lointain, ce n‘est pas au sens de la distance physique, mais d’endroits dont vous n’entendez pas parler souvent. Pas les grandes villes, mais de petits, de très petits villages avec de gros, très gros problèmes.
 
– Vous considérez-vous comme un journaliste ou un artiste ou un mélange des deux?
– Je suis très content que vous me posiez cette question. Je me considère comme un artiste. Je peux comprendre pourquoi les gens pourraient penser que c’est un travail journalistique mais je pense qu’il y a une grande différence entre un journaliste et un artiste. Je pense qu’un journaliste doit apporter les détails objectivement et je crois que c’est du devoir de l’artiste que de fournir la vérité de façon subjective. Même si dans ce film j’essaie d‘être le plus réconfortant, le plus sensible possible, il n’empêche que ce travail-là, même s’il peut apparaitre comme un travail journalistique, il  n’est pas objectif. C’est pourquoi je ne me considère pas journaliste mais un artiste oui! 
 
– Vous êtes-vous déjà fixé sur un genre : fiction ou documentaire?
– Comme beaucoup de jeunes réalisateurs, j’aime tous les styles de fiction. C’est bien sûr un rêve, car tu crées ton propre univers, ta propre réalité de tes propres mains. Mais je crois qu’en travaillant dans le cinéma politique depuis quatre ans, j’ai saisi à quel point ce cinéma dans des régions reculées, des régions à conflits, était intéressant et important. Mon but est avant tout de réaliser principalement des documentaires, des reportages anthropologiques. Si je peux continuer à réaliser des films, j’espère, et je souhaite que ce soit dans cette direction. 
 
– Le développement de l’industrie du court-métrage pourrait être une alternative au  journalisme? Ce type de cinéma politique?
Je ne crois pas qu’elle pourra jamais remplacer le journalisme car le journalisme a une importance cruciale. Et les gens ont un besoin de journalisme, ce qui est différent du besoin de voir des films comme ceux-là. Mais je crois que ces films peuvent apporter une valeur ajoutée au travail journalistique. Ils peuvent soulever les consciences. Je pense que l’industrie du court-métrage n’est pas une plus faciles de la distribution. Gagner du public…. Mais si ces films rencontrent le public là alors oui, ils apportent une valeur ajoutée au journalisme.

                        
                   
                    – Screenshot – Coffee, between reality and imagination, pris sur Mubi Films  –

 

– Vous avez réalisé l’un des plus beaux courts du Water Project. Pourquoi ce sujet en particulier?
[…] J’avais un grand besoin de réaliser un documentaire. Un ami palestinien, qui fait du photojournalisme, m’a emmené dans ce petit village à cause d’un problème spécifique lié à l’eau, même si le problème de l’eau est beaucoup plus général dans cette région et en Palestine.
Grâce au Coffee Project, j’ai eu la chance d’accompagner une délégation de jeunes artistes israéliens et palestiniens aux Us. J’y ai rencontré cet ami proche, qui est palestinien. Il est originaire de Jérusalem. Il m’a emmené dans ce village. Nous l’avons cherché. Une très longue journée de voyage, avec des camions et des fourgonnettes à travers le désert. J’ai réalisé que si j’avais à réaliser un film dans le cadre du Water Project, ça devait être sur ce type de sujet. Trouver une solution à la pénurie d’eau est crucial pour ce village. Ce n’est pas un village complètement isolé au milieu de nulle part comme en Afrique où vous devez faire beaucoup de kms, perdre beaucoup de temps pour trouver de l‘eau. Cet endroit a plus d’eau que ce que les gens pourront jamais être capables de transporter. Là non! Il y a un point d‘eau. […] Et pourtant ils sont obligés d’aller puiser de l’eau dans des seaux comme si on était encore à l’époque médiévale. Je crois que ce qui m’a personnellement profondément touché, c’est que des jeunes filles comme celles-là, si jeunes – 8, 7, 10 ans – si belles, avec de si jolis vêtements et de si beaux visages, portent une vingtaine de fois par jour ces seaux d’eau. C’est le désert. En été les températures y sont très chaudes. Les êtres humains manquent d’eau. Le fait que ces jeunes filles avec leurs histoire touchantes d’ados soient dans l’obligation de faire ça en top liste, avant tout autre chose, le genre de choses que les ados ont l’habitude de faire (école, amis, famille) elles, elles ont à faire aussi ce job, et prendre soin de la maison. Le fait que ces jolies jeunes filles soient obligées de faire de telles choses, tout ça m’a beaucoup ému.
 
– Ce qui est frappant, c’est qu’elles n’ont pas l’air d’être révoltées.
Non, elles n’ont pas l’air d’être en révolte, parce qu’elles acceptent leur vie comme elle est. Mais, c‘est pourquoi ce film est une opportunité pour nous et les étrangers de voir et de comprendre comment fonctionne leur vie. Je crois que dans ce cas, la révolte, s’il y en a une, elle est intérieure. Et entre elles. En fait, elles ne sont pas seulement une leçon pour les autres adolescents, mais aussi et surtout pour nous, les gens de façon générale. Elles utilisent ce point d‘eau pour établir une relation avec elles-mêmes, pour discuter de solutions avec leurs amis et leur famille. Elles l’utilisent peut-être comme une sorte de cérémonial. Dans ce lieu, elles discutent de choses auxquelles elles ne veulent pas que les adultes participent. C’est, je crois, un excellent exemple pour les gens de leur apprendre à gérer des situations difficiles de pauvreté. Bien sûr, qu’elles ne l’aiment pas cette situation, mais elles ne la détestent pas complètement non plus. C’est difficile, c’est dur, et elles préféreraient ne pas faire  ça, c‘est sûr, mais, je crois qu’elles ont trouvé un bon moyen d’en faire un usage qui leur convienne.
 
– Vous avez dit hier soir après la projo [ ndlr :en réponse à une question du public ] que vous aviez un problème avec le mot « espoir ». Considérez-vous que ces jeunes filles ont de l’espoir?
– Je crois que dans un endroit où un père palestinien, père de 17 enfants, un père qui travaille en Israël, un père qui en est banni d’Israël, à cause de cet affreux mur qui sépare Israël de la Palestine, un palestinien qui m’invite moi un Israélien à entrer dans sa maison, interviewer ses filles, rencontrer sa famille de façon si intime… Je suis devenu proche de ses fils, proche du village. Je crois que dans un endroit où il se passe des choses comme ça, oui, il y a de l’espoir. Alors oui j’ai peut-être des problèmes avec l’espoir d’un point de vue politique, mais d’un point de vue personnel, je crois que rien ne pourra se passer si des deux côtés il n’ y a pas d’espoir.
 
– Vous disiez hier soir qu’il était quasi impossible de parler à une femme si on avait l’intention de réaliser un interview en Palestine. Comment êtes-vous parvenu à créer un lien particulier avec ce village, cette famille et ces jeunes filles?
– Une fois encore, le père de cette famille est très conscient. Il avait la volonté de nous faire venir là-bas. [La rencontre avait toujours lieu] avec un directeur de la photographie femme. C’est elle qui interviewait les jeunes filles. Je n’ai jamais eu de face-à-face ou d’interaction avec les jeunes filles. Jamais parce que c’est simplement impossible. J’ai eu la possibilité de donner mes données à quelque distance. La communication passait toujours par un homme de la famille. Mais je le répète, Sabli, le père, après plusieurs rencontres, après nous avoir fait entrer chez lui, après plusieurs discussions, après avoir bu du thé, je crois qu’il a  compris l’importance de ce travail, et la possibilité de raconter son histoire au monde Je crois encore qu’il a compris que ses filles avaient aussi des choses à dire. 

                      
                      Women in RefaiyaShavit Yoav, 2012.
 

– A-t-il vu le court-métrage au final ?
– Le père a assisté à la première avec ses fils […] Ils ont reçu des applaudissements. Oui, ils l’ont aimé. Bien sûr sa première question était : « Quel impact va-t-il avoir ? Est-ce que vous croyez que quelqu’un va voir le film et venir installer une pompe à eau ou commencer à construire une infrastructure. J’étais très triste de lui dire que je ne pensais pas que les conséquences soient celles-là immédiatement. Je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’il y ait de conséquence du tout mais tant qu’il permet de soulever les consciences, on peut espérer que d’une façon ou d’une autre, il en découle des choses au final. […]
 
– Une goutte est une goutte dans l’océan, n’est-ce pas ….
– Oui mais l’empereur de Chine disait qu’une goutte d’eau peut changer l’équilibre. Donc, j’espère que cette goutte d’eau sera peut-être à l’origine d’un changement. 
 
– Y a-t-il déjà eu des retours sur votre court et si oui, lesquels? 
 – Je dois dire que j’ai vraiment été surpris par les réactions fantastiques du public. Je sais que ce type de  film, son sujet, c‘est délicat. Qu’il y a des gens qui ne sentiront pas concernés. Donc oui j’étais ravi et surpris que les gens se sentent autant concernés – probablement parce qu’il concerne des jeunes filles et qu‘il ne pointe pas un doigt accusateur sur tel ou tel camp. Je crois que le film essaie de  rendre les faits d‘une façon subjective mais aussi sensible. Les réactions sont très positives partout où il a été projeté. Les gens imitaient le geste des jeunes filles qui portent les seaux. Partout.
 
– Avec le souvenir de leurs sourires aussi.
– Bien sûr parce que, oui, elles sont belles! C‘est très photogénique… Le désert avec les couleurs des vêtements. C‘est une première leçon de cinéma je crois. Les courts-métrages, les films, les histoires, en général sont des sources de conflits. Dans ce court-métrage, le problème ne vient pas de l‘intériorité des personnages décrits mais du rapport entre le désert, beau et photogénique, et les femmes, la vie, elles sont heureuses. Vous ne les voyez pas souffrir. Vous les voyez soulever des seaux d’eau pour les caler sur leur tête, des kilos d‘eau, je n’aurais jamais pu faire ça. Moi, un mec de cette taille. Elles, elles le font à huit ans. Le conflit est entre cette belle ambiance photogénique du désert et cette réalité horrible. Elles doivent faire ça douze, quinze, vingt fois par jour. Pas de répit, vous voyez, pour prendre des vacances, pas de temps pour les loisirs. C‘est quelque chose qui doit être fait du lever du soleil jusqu‘au milieu de la nuit. Chaque jour et probablement jusqu‘à la fin de leur vie. A moins que quelque chose ne change.
 
– Elles ont le sens de l’humour, ces jeunes filles. Quand elles sont au point d’eau, une d’entre elles dit : Oh! c’est comme si c’était une conférence!
– Je ne crois pas que ce soit de l’humour. Comme nous l’avons dit plus tôt, c’est un moyen pour elles d’y trouver des points positifs. Dans ce point d’eau, les filles sont seules. Seulement elles. Il n’y a pas d’adultes, pas de père, pas de mère, pas de frères plus âgés. C’est un lieu pour se réunir et discuter en privé. Un endroit où elles peuvent se laissent aller. Il y a un sens de l’humour, un clin d’œil mais comme vous le disiez avant, pas de révolte vis-à-vis de l’extérieur. Ce n’est pas de la rébellion, c’est  juste qu’elles laissent un tout petit peu s‘exprimer ce qu’elles ont à l’intérieur. Entre elles.
 
– Pouvoir changer le négatif en positif?
– Oui. Je ne dirais pas que c’est un point positif , mais je pense que c’est un moment où elles peuvent laisser leur moi s’exprimer.
 
– Quelque chose sur un nouveau projet, un nouveau court-métrage, sujet à traiter…
Comme je l’ai dit avant, ce sera un documentaire anthropologique, un documentaire ethnographique. Je travaille à l’heure actuelle sur un nouveau documentaire ethnographique, mais il n’en est qu’à ses débuts. Il prendra du temps. Je vous promets de vous tenir au courant.

 

Notes : L’interview de Yoav Shavit réalisé le lundi 4 Février est reproduit dans son intégralité, à l‘exception de quelques très brèves coupes. Traduction : Elysia.
Le dossier sur le Water Project suivra ( Intervenants : Yaël Perlov, Yona Rozenkier).
Ainsi que : 
– un dossier sur les courts-métrages d’Asie (intervenants : Masaya Matsui, Guo Shang-Sing).
– un focus sur le jeune réalisateur Quentin Rigot.
– le projet Europa Films Treasures.

 

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