Concours La Rabbia / Culturopoing : Mario Bava – “La Planète des vampires”

Le sublime La Planète des vampires de Mario Bava va-t-il enfin connaître un succès moins restreint que celui réservé aux films cultes ?

Présenté à Cannes Classics 2016 – sous la houlette de Nicolas Winding Refn, fan absolu du film, et de Mario Bava en général – dans une version restaurée en 4K, cette perle de la science-fiction des années 60, belle comme une nouvelle de la revue Fiction, après être enfin sorti en salles nous est proposé dans un combo blu-ray au packaging luxueux, accompagné d’un livret de 40 pages.

La Planète de vampires s’annonçait de prime abord comme un petit film de SF populaire italien parmi d’autres, s’inscrivant dans la vague des Space Opera qui fleurissaient à l’époque, comme en témoignent La Planète des hommes perdus (1961) d’Antonio Margheriti ou Destination planète Hydra de Pietro Francisci (1965). Beaucoup de planètes, pour peu de grands films… Mais c’était conter sans le formalisme d’un Mario Bava pour lequel chaque projet constituait un vaste champ d’expérimentation. Attirés par un signal magnétique puissant, deux vaisseaux s’approchent d’une mystérieuse planète. Le second vaisseau vient rejoindre celui qui a déjà atterri et l’équipage découvre que leurs collègues entre temps ce sont entre-tués. Mais quelle est donc cette planète qui rend les gens fous ? Quelle force étrange les pousse à la pulsion de meurtre et la monstruosité ? En maître du simulacre, Mario Bava brouille les pistes esthétiques. C’est une œuvre passionnante par sa forme hybride, parce que si elle joue totalement la carte du cinéma de quartier, de la naïveté, avec ses costumes kitsch et sa récupération de décors de péplum, elle recèle également des splendeurs visuelles, peuplées de paysages incandescents dignes de Max Ernst et de surgissements du pop art.

Comment Mario Bava parvient-il à métamorphoser un décor de carton-pâte en rêve cosmique ? L’exposition prête d’abord à sourire, avec ses personnages et leur combinaison de cuir et ces savoureuses techniques de pointe et leurs boutons clignotants. Un terrain connu, donc puis l’instant d’après, dès que le cinéaste s’aventure dans les couloirs, la géométrie explose, comme un tableau abstrait, nous éclatant à la figure dans toute sa splendeur. Impossible de ne pas penser, par exemple aux réminiscences de La Planète des vampires chez Jodorowsky pour le visuel ésotérique de La Montagne sacrée. Lorsque la production ne lui laisse que des restes pour donner vie et rendre crédible toute une galaxie dans un décor de studio, Mario Bava va voler quelques rochers en plastique d’un ancien péplum et le charme de l’illusion opère, grâce aux éclairages, aux trucages optiques, à une mise en scène virtuose qui tient de la prestidigitation. Le génie de Mario Bava respire dans chacun des plans, dans sa gestion de l’espace et son sens de la zone d’ombre romantique intégrée cette fois au sein d’un univers presque incongru.

Si l’on excepte Caltiki, le monstre immortel de Riccardo Freda qu’il co-réalise de manière non créditée en 1959, La Planète des vampires reste son unique incursion dans la SF. On sent bien que Mario Bava est moins intéressé par le genre qu’à l’idée d’envoyer le gothique dans l’espace ; in fine, il intègre une intrigue de fantastique classique – effectivement qui tient de la possession vampirique ou du mythe des morts-vivants – au sein d’un décor différent. Quelle satisfaction pour le metteur en scène/directeur photo qui aime si peu filmer le jour : ici, il fera toujours nuit. Comme dans Operazione paura ou Les Wurdalaks (deuxième sketche du film Les Trois Visages de la peur), il inonde les ténèbres de couleurs primaires. Si ce segment révélait l’amour du cinéaste pour C. D. Friedrich, dans La Planète des vampires, il compose plutôt de fascinants tableaux infernaux aux teintes des ciels d’apocalypse de Bosch.

Les ruines inquiétantes sont devenues de sinistres rochers ou des cavernes aspirant les personnages à l’intérieur. La brume a quant à elle laissé place aux émanations de gaz. Ces visions provoquent une sensation d’anachronisme, fusionnement/confrontation d’inspiration du XIXe siècle et du futurisme : La Planète des vampires en entremêlant les genres, en invente un nouveau. Ridley Scott et Dan O’Bannon ne s’y tromperont pas. Ils y puiseront en grande partie leur inspiration pour le scénario d’Alien.

Mais cette planète est bien plus que ça, dans son agencement sublime des rouges, des verts et des bleus, elle devient avant tout le continent du fantasme et du songe, celui qui hypnotise et grise en faisant oublier où nous sommes. La force du cinéma de Mario Bava est souvent de nous faire oublier le réel. La Planète des vampires exploite pleinement la poésie de l’imaginaire et définit à jamais Mario Bava comme l’un des plus grands magiciens du cinéma.

 

A la vue de cette restauration de La Planète des vampires, on se surprend à rêver que tous ses films subissent le même sort. C’est la première fois que nous le découvrons ainsi, dans toute son esthétique bariolée et pop évoquant régulièrement celle de Danger Diabolik. Et ces couleurs, mais quel bonheur ! Le livret propose une intéressante synthèse, recontextualisant le film au sein de la carrière de Mario Bava et son élaboration à l’intérieur d’une industrie particulière du cinéma. Il n’oublie pas de mentionner les difficiles conditions de tournage proposées au cinéaste, qui devait toujours faire avec les moyens du bord pour des productions au budget ridicule que l’on méprisait à l’avance. Une interview de Lamberto Bava complète le texte, dans lequel il évoque sa première collaboration avec son père en tant qu’assistant réalisateur. Dans Planet Bava, Yves Montmayeur propose plusieurs entretiens avec des collaborateurs ou proches de Mario Bava (Lamberto Bava, Fulvio Lucisano, Sergio Stivaletti, Gabriele Mayer, Luigi Cozzi) ou des fans absolus du maître qui délivrent leur analyse. Honnêtement, même si on doit une fière chandelle à Nicolas Winding Refn pour son travail de restauration, il faudrait vraiment qu’il arrête de s’exprimer sur les films qu’il aime tant son analyse est à la fois tout en surface et narcissique comme en témoigne la phrase qui ouvre le documentaire : « Il faut abandonner tout espoir de normalité lorsqu’on pénètre dans l’univers de Mario Bava parce qu’il représente tout ce qui est en moi. » Christophe Gans en revanche analyse l’œuvre de Mario Bava avec beaucoup plus de pertinence, donnant à tout spectateur éventuellement sceptique le désir de s’y plonger et évoquant à quel point le cinéaste fut expérimental. Tout ceux qui le côtoyèrent, de Gabriele Mayer qui créa les costumes (et rappelle ainsi la référence aux soldats allemands de 39-45 demandée par Mario Bava pour le sigle brodé sur la combinaison des héros) à Lamberto Bava évoquent avec nostalgie cet âge d’or du cinéma populaire italien dans lequel Mario Bava s’imposa comme un créateur-poète à part. Comme son nom l’indique, joli gadget, La Planète de vampires en super 8 (version allemande) est la version condensée en 16 mn que l’on pouvait acheter en super 8 pour une projection familiale. 3 bandes annonces (allemande, US, ressortie 2016) viennent compléter les suppléments.

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