Le génie visionnaire d’Alexeï Guerman a pu être discuté, et son dernier film “Il est difficile d’être un dieu” n’a pas fait exception, tant pour son contenu dégoulinant de glaise, de viscères et d’excréments, que pour sa forme virevoltante. Car Guerman demeure à ce jour l’un des derniers exemples du réalisateur démiurge, capable d’accomplir avec une rigueur maniaque un univers fourmillant de mille figures, miniaturiste et monumental à la fois, tout en créant un continuum insensé d’espaces baroques. On pourrait facilement cantonner le réalisateur au statut obsolète de cinéaste-artiste, virtuose capricieux au tempérament éruptif, dans la lignée outrancière de Welles ou celle, mi-rêveuse mi-cauchemardesque de Fellini. Mais les films sont habités, au-delà de leur dimension formelle, par un burlesque cinglant et une vitalité incompressible, dont la seule manifestation, très anarchique, suffit à rendre ce cinéma très subversif. Il y a aussi, malgré la monstruosité des deux derniers films, un “humanisme” facétieux et des échappées plus heureuses, qui délestent ces réalisations de toutes leurs prétentions (la grande toile de maître que l’on vous plaque sous le nez) et noirceurs (un climat de poisse alimenté par le spectre des persécutions staliniennes ou postérieures).

Il n’en demeure pas moins que “Il est difficile d’être un dieu” (2015 – voir la chronique de Benjamin Cocquenet, écrite pour la sortie du film en salle en février dernier), adapté du roman de science-fiction éponyme des frères Strougatski, et “Khroustaliov, ma voiture !” (1998), par delà l’épreuve que représentent leurs durées et leur incessante arabesque chorégraphique, sont deux chefs-d’œuvre “plastiques”, qui terminent majestueusement la courte filmographie du cinéaste (six longs métrages seulement). Guerman était assurément devenu un cinéaste-peintre, compositeur de fresques animées et débordantes, dont le flux quasiment abstrait et musical, importait plus que le récit traditionnel avec ses exigences de début, milieu et fin, sa dramaturgie ou sa lisibilité. Il était le cinéaste de la confusion et de l’imprévisibilité, qui cultivait les effets de présent et d’immersion.

Mais cela ne signifie en rien que les films du cinéaste soient confus dans leur “propos” (un discours avant tout “poétique” et visuel). Les récits restent très ancrés et “politisés”, mais ils ne le sont jamais sous l’angle d’une histoire ou d’une démonstration édifiante. Chaque film consiste à nous faire ressentir la déroute d’un itinéraire individuel, une façon de jouer des coudes dans la débâcle de mondes réel ou allégorique qui s’enroulent indistinctement, pour former la pelote d’une même fable. Les personnages, équivoques et bourrus, y font leurs chemins coûte que coûte, dans la jouissance, l’écœurement ou la tendresse… La violence, la crasse, le masochisme, tous tempérés de dérision, font intimement partie du décor : un grand grumeau d’humanité guetté par sa propre barbarie.

Nous sommes donc particulièrement fiers de vous faire gagner sur Culturopoing, l’un des précieux coffrets DVD édités par notre partenaire Capricci – l’œuvre du cinéaste n’ayant été quasiment pas éditée jusque-là.

Ce concours est terminé !

(William Lurson)

 

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