Wim Wenders – "Les ailes du désir" (Blu-Ray)

Les Ailes du désir a presque vingt-cinq ans.
 
 
Nick Cave peut continuer à faire résonner dans des dizaines de version live son   From Her to Eternity comme si on le découvrait pour la première fois. Solveig Dommartin, elle, est bien morte à 46 ans d’un arrêt cardiaque.
 
Wim Wenders n’a plus jamais fait le même cinéma par la suite. Etrange phénomène : réaliser ce qui est peut-être son chef d’œuvre avec ce qui est aussi une parfaite rampe de lancement de ses pires films. Est-ce l’affaire que le réalisateur ne puisse jamais se remettre d’un tel sommet artistique? Ou bien est-ce simplement une acceptation à avoir :  que la nature de sa démarche artistique ait eu un réel aboutissement fermé, replié sur elle-même ?
 
A l’époque de L’Etat des Chose et de Nick’s Movie, le cinéma de Wim Wenders pouvait donner le sentiment d’un investissement de l’intérieur : s’il avait une relative morbidité à nous exhiber son fonctionnement poisseux et certaine vieilles gloires mythiques d’Hollywood, le tout s’inscrivait dans un rapport existentialiste et sommes-toute plus inquiet que péremptoire.
 
Dans Les Ailes du Désir, il se trouve au contraire déjà en germe tous les défauts du Wenders dernière période : l’hyperbolisme géopolitique et l’acceptation à peu près complète de la notion de « mort du cinéma »… tout un fantasme d’un au-delà du septième art et des frontières territoriales, qui menaçait d’appesantir tout geste poétique.
 
 
Berlin s’en trouve sanctifiée dans ce qu’elle ne sera plus jamais. En même temps, un autre monde semble surgir de par ces chantiers qui chassent cirques et divers gestes expressionnistes. C’est une autre dimension charnière du film, qui ne tient pas tant par sa symbolique politique évidente sur l’évolution de l’Allemagne que du regard que l’on porte dessus aujourd’hui. Les ailes du désir est paradoxalement une œuvre intemporelle dans ses souffrances et ses décors. Les échos des pensées et des émotions dans une bibliothèque semblent pouvoir prendre le pas sur le monde extérieur qui se recompose, donnant au spectateur le sentiment d’assister à une douleur à l’issue infinie. Le mal persévère en apesanteur, voir s’incarne dans un vague film en tournage… La nation y est un spectre. Et le quotidien, des échos aussi propices au sublime qu’à l’inquiétant.
 
Le saut dans l’ici et le maintenant n’est dans le fond  considéré que comme un possible ou un rêve, et le second volet Si loin, si proche se poursuivra ainsi avec l’ange Cassel, celui qui reste en haut à contempler une part d’échec… Le réalisateur va fuir la prise en main que son héros a (l’illusion ?) de conquérir. C’est certes une tragédie esthétique, mais aussi un facteur d’émotion en soit, pour un film bâtit sur les bases d’une certaine magie de l’improvisation.
 
Terminer sa carrière sur un « à suivre » impossible à tenir, ce n’est pourtant pas si dramatique… Les promesses non tenues, voir non tenables, ne sont-elles pas aussi des facteurs de beauté ? Elles servent ce qui, dans le fond, reste à l’écran l’une des plus belles méditations sur la notion de destin.
 
 
 
 
Peter Falk, à travers Wenders, existe plus comme notre Colombo que comme le comparse de Cassavetes… et c’est tant mieux ! Revoir ce film aujourd’hui, c’est aussi l’occasion de s’intéresser à son personnage,  plus secondaire en apparence mais pourtant capital. Le véritable ange incarné et réalisé c’est bien lui : l’homme d’un quotidien mythologique issu avant tout de la télévision.
 
Wenders en est-il pleinement conscient ?  Peu importe : la simple silhouette de Falk, son investissement très concret au milieu de la banalité et de la routine quotidienne de ce Berlin à l’état somnambulique, c’est malgré tout un rouage qui parvient à faire un tout… Si l’’acteur y est le Colombo de tout un chacun, il est en même temps le Mr Nobody ultime. Paradoxalement, il résussit une belle transfiguration de tous ces Fuller et Ray que Wenders contemplait un zest impuissant… Il aurait pu être le meilleur moyen pour le cinéaste de tuer et de rendre obsolète sa quêté effrénée d’une Amérique qui, hélas, n’a pas encore fini de le perdre.
 
Le drame c’est qu’il  n’en a peut-être rien su en créant ce personnage externe, qui voit tout, sait tout. De petits croquis en backstage d’un tournage, en passant par les interviews à la chaîne, jusqu’aux mains serrés dans le vide près des baraques à frites,  c’est un corps las et amusé qui s’exprime. Emouvant et surtout jamais touristique. C’est l’une des plus belles figurations intercontinentales de Wenders, qui n’avait sans doute pas tant que ça le besoin d’aller Jusqu’au bout du monde. Pris dans ses obsessions, le cinéaste use ici avec Falk d’une simplicité de présence qui semble devoir, à jamais, dramatiquement lui faire défaut.
 

Contrairement à Paris, Texas sorti simultanément, bien qu’également supervisée par Wim Wenders, la définition du blu-ray des Ailes du désir reste un peu en deçà de ce que l’on peut attendre de la Haute définition : image pas toujours très nette, contours approximatifs dans les plans larges, la copie s’en sortant nettement mieux pour les gros plans. Ceci dit, il faudrait se rappeler des projections de l’époque et se demander si l’on attend parfois pas un peu du support au détriment du film,  focalisé sur les performances techniques, au risque de voir dénaturer l’univers originel de l’oeuvre. dont on se souvient qu’il jouait beaucoup sur une certaine granulosité pour restituer un climat expressioninste et l’opposer à  sa partie "réaliste" en couleurs discrètes. Nous ne sommes en revanche pas en reste niveau bonus avec un documentaire de près de 45 minutes sur le tournage du film ("The Angels Among Us), un long et intéressant entretien avec le cinéaste ainsi qu’une série de scènes coupées non négligeables commentées par Wenders. Une belle édition don,  pour ce qui reste à ce jour le dernier GRAND film du cinéaste.
 
 Disponible en Blu-Ray depuis le 22 septembre 2010.
 

A propos de Guillaume BRYON

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