Tsui Hark – “Détective Dee 2 : La Légende du Dragon des mers”

 

Qu’on se rassure, si le cinéma de Tsui Hark a un peu perdu du charme ensorcelant des premiers temps qui fait de The Lovers, Once Upon in china II ou The Blade d’indétrônables merveilles, la magie existe toujours dans son royaume. Detective Dee II – La Légende du dragon des mers en constitue la preuve incontestable. Pourtant, a priori, l’idée d’une préquelle mettant en scène la jeunesse du détective sentait l’opportunisme et le fond de commerce et l’on soupçonnait surtout un moyen de camoufler l’absence d’Andy Lau pour incarner une seconde fois le personnage. Bref, nous étions méfiants… à tort. Sous le règne de l’impératrice Wu, alors que la flotte alliée combat l’empire Buyeo, celle-ci est attaquée et coulée par une gigantesque créature marine. Un juge Dee débutant, déjà sous le règne de l’impératrice Wu, arrive à Luyong pour prendre les fonctions de magistrat du Temple suprême. Il va très vite s’imposer comme un détective hors-pair, pour résoudre cette étrange affaire. Pour un peu, on se croirait dans un Young Sherlock Holmes chinois, tant les similitudes avec le détective anglais, volontaire et en pleine fougue juvénile y sont frappantes. Cet effet de mimétisme insistant et ces clins d’œil sont d’ailleurs ce qu’il y a de plus ennuyeux dans Detective Dee 2. Le fameux sixième sens de déduction de Sherlock est appliqué au détective chinois avec une certaine lourdeur qui tourne vite court.
Le septicisme était également de mise quant à la deuxième utilisation de la 3D par le cinéaste qui nous avait laissé une impression mitigée avec le remake de Dragon Gate Inn, La Légende des sabres volants. Alors que son cinéma nous avait habitué grâce à son sens inouï de l’espace et du mouvement au relief et aux trois dimensions (rappelons-nous juste les seules envolées de Jet Lee dans les Once upon A time in China !) Dragon Gate se fourvoyait parfois dans les effets gadgets et les excès numériques embarrassants, mais se permettait quelques percées sidérantes vers les abstractions horizontales et verticales et une propension à provoquer le vertige lié à l’apesanteur, au point de ne plus distinguer le sol du plafond. Bien heureusement dans Detective Dee 2, cette deuxième option l’emporte. Comme si Tsui avait tiré une leçon de ce premier essai. Là, c’est la grande et belle surprise. Déjouant les pièges initiaux, il s’amuse follement avec sa 3D, en multipliant les plongées et contre-plongées de manière disproportionnée et jubilatoire.
Certes, Tsui, un peu comme Argento dans ses dernières œuvres, commet avec le numérique quelques belles fautes de goût. C’est son péché mignon, l’effet raté qui égratigne le regard, mais on a l’habitude ; cela fait presque partie d’un accord tacite avec son spectateur et depuis plus longtemps qu’on ne l’imagine. Comme un gamin, il a toujours aimé expérimenter les nouveaux gadgets, risquer l’échec du résultat plutôt que de ne pas relever le défi. Qu’on se souvienne des CGI du superbe Histoires de fantômes chinois II (de Ching Siu Tung, sous la houlette de Tsui) tel son cercle de sabres volants s’agitant au dessus de la tête des héros ou dans Detective Dee de ces cerfs qui parlaient et de moments d’auto combustion peu convaincants qui réussissaient parfois à gâcher le spectacle. Ici, on a bien encore droit à quelques plans d’ensemble ratés qui font très jeux d’arcade (à l’image de la séquence d’ouverture du remake de Dragon Gate Inn) et à des abeilles venimeuses en CGI fonçant sur notre visage ; mais on reste surpris, dans l’ensemble, de l’utilisation astucieuse que fait, cette fois, Tsui du numérique, au service de « trucages » à la Melies, des trompes l’œil, à grand renfort de superpositions d’images qui en poétise l’esthétique plutôt que de l’aseptiser. À la différence de la jacksonmania, qui vise à métamorphoser le fantastique en une nouvelle réalité aussi stérile que la précédente, non-sens absolu et destruction de la définition même de l’imaginaire. Ici le tour de prestidigitation est dévoilé en tant que tel, comme un truc, nous renvoyant à l’essence même du cinéma de la lanterne magique, à la saveur de l’œuvre d’un Alexandre Ptuchko : les cavaliers sur leurs destriers minuscules face au monstre titanesque, jaillissent de l’eau pour lui sauter sur le dos et chevaucher sous l’eau. Certains riront et crieront à la régression. Nous préférons nous ébahir du culot de Tsui de jouer pleinement cette carte d’un univers qui n’existe pas. C’est bien simple, la beauté de Detective Dee 2 tient à sa démesure, à ce monde des impossibles matérialisés sous nos yeux, cette énergie du trop, du délire visuel qui se refuse à la limite… au risque de la surabondance de mouvements incessants, de saturation du regard. A la différence du précédent dans lequel l’élément surnaturel trouvait régulièrement une explication rationnelle avec ses mécanismes à la Radcliffe, comme un coup de théâtre final, Tsui joue totalement ici la carte du fantastique.
Detective Dee II procure non seulement le plaisir d’un certain cinéma populaire d’antan, d’un cinéma fantastique avec ses monstres et ses archétypes, mais celui de tout un pan du cinéma bis. Si le budget lui est supérieur, c’est bien cet imaginaire qu’on croyait enterré que Tsui Hark réveille, avec ses péripéties, ses fourbes, ses vilains maîtres du monde. On penche parfois vers Le Continent des hommes poissons de Sergio Martino ou vers le sublime Horrors of Malformed Men de Teruo Ishii, en ce chaos esthétique qui fait fi du bon goût aussi improbable que les aventures héroïques.
Mais qu’on ne s’y détrompe pas, Detective Dee II – La Légende du dragon des mers est du cinéma d’exploitation déguisé dans une enveloppe luxueuse, avec un visuel parfois si soigné qu’il friserait presque l’emphase d’un Zang Yimou si Tsui Hark ne maintenait pas toujours cette ironie salvatrice. De ce paradoxe, de cette hybridité naît justement la singularité d’un divertissement idéal qui explose de toutes parts, comme un feu d’artifice.
Sans être ouvertement politique, la position de Tsui vis-à-vis du pouvoir n’a peut-être jamais été aussi explicite que dans Detective Dee, le héros ne se contentant pas d’affirmer son affranchissement et sa distance vis-à-vis des dominants, mais les tournant parfois en ridicule, et observant silencieusement le grotesque du despotisme. Il n’est pas interdit de lire dans les l’affirmation d’indépendance de Dee, celle de l’artiste Tsui, qui déguise sa virulence sous un habit ludique et rieur. On sent bien le cinéaste jubiler lorsqu’il invite tous les nobles à boire des bols de pisse en guise d’antidote. Le cinéma dans toute sa splendeur triviale et populaire est son antidote à lui. La subversion de l’humour fou et de son extrême trivialité éclate comme une catharsis dans certaines séquences de Detective Dee II.
Cette fougue communicative l’emporte, envolée miraculeuse vers l’enfance, cheminement de péripéties qui nous prend par la main et nous conduit vers les hauteurs et les ténèbres de la terre, dans les flots et les airs, au pays des contes et des mythes. Tsui nourrit notre regard généreusement, l’invite au voyage tourbillonnant, à plonger dans des caravelles sous les feux de l’ennemi, ou dans des précipices sans fin, accrochés à des cordes coupées qui font tomber dans le vide… La féérie n’est pas morte. Les couleurs explosent, le rouge des pétales se confond à celui du sang, les étoffes s’envolent au rythme trépidants des sabres. Avec Tsui Hark, le cinéma apparaît plus que jamais comme une machine à rêves. Detective Dee II implique, pour être savouré à sa juste valeur, une bonne dose d’humour et un maximum de lâcher prise.
Avec la jeunesse du Detective Dee c’est la jeunesse de Tsui qui revient au galop, puisqu’il livre ici un objet incroyablement joyeux et espiègle, libéré des lois de la vraisemblance, conduit par la seule inspiration du fantasme. Dragon des mers, plantes carnivores, monstres écaillés, poisons et antidotes, combats aériens ou sous-marins, amours purs et malédictions à lever, Detective Dee 2 nous immerge dans l’ailleurs de la légende, Tsui Hark convoquant notre imaginaire naïf, celui qui fit le délice du cinéma de Hong Kong, navigant dans les vagues du merveilleux à plein vent.

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

Laisser un commentaire