Lors de travaux de remise aux normes d’un quartier, le contre-maître reçoit sur lui, en pleine rue, l’écoulement des eaux d’un balcon où un homme est en train d’utiliser son jet d’arrosage. Accompagné d’un ouvrier, il se rend dans l’appartement en cause pour informer l’occupant qu’ils doivent regarder la gouttière défaillante. « Marchez de l’autre côté, la rue est large » sera l’unique réponse, avant de refermer fermement la porte sur eux. La mairie demandant de corriger les infractions, et le dialogue n’étant de toute évidence pas possible avec Toni (Adel Karam), Yasser (Kamel El Basha) et son équipe effectuent les travaux depuis la rue. Constatant le raccordement depuis son balcon, Toni le fracasse à coup de marteau. Échange de regards de deux hommes en colère : l’un qui n’a pas donné son accord, l’autre qui n’a fait que son travail et qui ne peut retenir à l’encontre du saccageur « Sale con ! ». Toni rapporte ces paroles au supérieur de Yasser, exigeant des excuses de ce dernier.

Cela pourrait être une scène de la vie courante, ne serait-ce qu’en France, où de telles amabilités entre inconnus s’observent davantage que « bonjour » ou « s’il vous plait » dans les rues, et plus encore sur les routes. Mais l’action se déroule à Beyrouth, où Toni est un chrétien libanais et Yasser un réfugié palestinien. De fil en aiguille, ce contentieux entre Toni et Yasser se transforme en tensions supplémentaires, professionnelle – avec le patron de Yasser -, familiale – avec la femme et le père de Toni, amicale… au point de conduire à un procès, jusqu’à enflammer le pays.
Ce n’est évidemment pas l’insulte qui est la raison du conflit entre ces deux adultes, mais bien leurs origines. Personne n’est dupe, que ce soit les spectateurs ou les autres personnages du film, de leurs proches jusqu’à la juge qui l’évoquera clairement au tribunal. Les raisons de leur colère sont évidemment beaucoup plus profondes. C’est d’ailleurs sur un meeting politique, et non l’incident déclencheur du balcon, que le film s’ouvre, avec Toni galvanisé, tout comme la foule qui l’entoure, par les paroles du dirigeant des Forces Libanaises, Bachir Gemayel. L’admiration que Toni lui porte est entière, son portrait officiant au dessus du lit du bébé que le couple attend.

A travers ce film de procès, Ziad Doueiri réussit à rendre palpable les ressentis de ces deux hommes, en rappelant ce que Toni et Yasser ont vécu lors de la guerre civile libanaise qui débuta en 1975 (lire la rencontre avec Ziad Doueiri). Comment vivre actuellement dans un pays avec cet oubli, ce pardon imposé par le Parlement en 1991 qui adopta une loi d’amnistie générale, couvrant l’intégralité de la guerre depuis 1975 ? Le Liban actuel repose donc sur une guerre qui s’est conclue sans gagnant, ni perdant, avec le sentiment d’injustice dans les deux camps, de perte de dignité. Que l’histoire du Liban soit familière ou non, L’Insulte rend ces faits passés et actuels parfaitement compréhensibles, sans tomber dans les travers d’un film purement pédagogique, et dépasse même cet ancrage pour offrir une œuvre à la portée universelle : différencier « avoir ses raisons » et « avoir raison », donner tort à l’un n’implique pas donner raison à l’autre. Sur ce fond, L’Insulte se rapproche de Wajib, l’invitation au mariage de Annemarie Jacir (sortie le 14 février), comme sur la forme lorsque l’incommunicabilité et le mutisme entre deux personnes (un père et son fils), prend pour décor un espace clos (une voiture).

Naturellement, l’art oratoire des avocats se révèle percutant grâce à la précision implacable des plaidoiries. Les silences des deux rôles principaux en disent tout autant sur leurs ressentis, que leurs dialogues vifs que le réalisateur a coécrit avec sa compagne (entretien à venir). Kamel El Basha excelle dans ce personnage de réfugié taiseux (Prix d’interprétation masculine au Festival de Venise 2017) alors que Adel Karam campe un Toni plus explosif. Viscéralement opposés et ennemis à la barre, les deux hommes se découvriront davantage de points communs, alors que le pays et ses hauts dirigeants s’empareront de leur conflit pour eux aussi régler leurs comptes. Si le sujet est dur, le traitement n’est pas éprouvant, mais haletant, alternant scènes au tribunal et vie intime, tensions actuelles et images d’archives. Jamais manichéen, et considérant les deux personnages avec même attachement, sans prendre davantage parti pour l’un ou l’autre, Ziad Doueiri propose un film résolument optimiste sur un conflit qui semble sans fin.

Lire aussi la rencontre avec Ziad Doueiri avec Carine Trenteun.

A propos de Carine TRENTEUN

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