Le premier long-métrage de Yang Ik-June frappe par sa pertinence et sa maturité, sans doute parce qu’ il accepte ici une mise à nu totale. Fouillant avec rage et désespoir dans les entrailles les plus noires de son histoire familiale, il dépeint une réalité quotidienne sournoisement dissimulée, paroxysme malsain d’une communauté qui nie l’individu et ses maux, et positionne les pères en bourreaux pathétiques, images de la décadence d’une dictature vaincue.
Difficile de classer Breathless dans une catégorie trop précise. Le film partage avec la production coréenne actuelle ce goût de la violence à sec et sans artefact, mais s’en éloigne aussi par l’objet qui l’occupe. Sang-Hoon, héros miroir interprété par Yang Ik-June, est un voyou sans scrupule qui tabasse hommes, femmes et enfants pour récupérer leurs « dettes ». Mais ce qui intéresse ce leader sans scrupule n’est pas l’argent, c’est le goût de la haine, l’odeur de la peur qui le confortent, lui, dans sa fuite. Une fuite contre un père violent, contre un passé qu’il reproduit sans pouvoir s’arrêter, sans pouvoir pardonner… Breathless n’est pas un énième film sur les « bandes », ni une chronique familiale ordinaire, mais un objet exutoire, psychanalyse à vif d’un auteur blessé, et dénonciation crue d’une société meurtrie par ses propres non-dits. 

Un cercle concentrique qui se referme, étouffant ses protagonistes, et une “subjectivation” de la caméra donnant une impression d’urgence…A couper le souffle. « Breathless »… La scène introductive en donne une idée claire, et la maîtrise – à saluer pour une première réalisation – de la mise en scène colle au sujet comme la malchance qui s’attache à cet homme enragé… « Ddong Pari », mouche à merde en coréen, est le titre original du film, et traduit cette poisse qui caractérise la vie de Sang-Hoon, mais également sa condition de paria. C’est vers cet état que tend Yeon-Hee, lycéenne au destin tragiquement parallèle, au moment de leur rencontre.
Mais le film loin de s’enterrer dans une confrontation manichéenne de ces deux solitudes, en tire une analyse fine de la situation coréenne, donnant une place aussi importante aux protagonistes qu’à ceux qui les entourent. Que dire de Kim Kkobbi, interprète de la jeune Yeon-Hee, dont le jeu nous amène aux frontières entre traditions asiatiques et réflexions occidentales, rappelant dans ce rapport de fascination-protection qui unit ces deux piliers de verre que tout Achille à son talon.
Hantée par un communisme rigoureux, marquée dans sa chair par la guerre du Vietnam et ses symboles, la société coréenne apparaît sous l’œil de Yang Ik-June avec toutes ses nuances, de manière troublante, à la fois proche et étrangement irréelle. Cet autodidacte éclairé réussit brillamment à endosser les oripeaux du réalisateur, du scénariste, de l’interprète et du producteur, gagnant ainsi une bataille sur lui même, et brisant la malédiction du Ddong Pari. 

Sortie en salle le 9 décembre 2009 

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