Xavier Giannoli – "A l'origine"

A l’origine est souvent scotchant tout en ayant pas grand-chose de foncièrement neuf à proposer sur la planète cinéma. Son histoire vraie et incroyable apparait souvent comme la plus grande force que possède ici Xavier Giannoli. Le vice caché serait alors cette interrogation lancinante dont on peut être pris pendant et après la projection : n’est -ce pas ce fait divers hallucinant qui nous captive plus en soit que le film en lui-même, tant il semblerait par son caractère hors norme se suffire à lui-même ?  Un film qui tiendrait du cinéma par la nature même de ce qu’il narre et un carton en ouverture? Ce serait injuste pourtant envers un cinéaste qui adopte ici un réel talent de conteur authentique, au premier degré, sans cynisme ; un cinéma qui rappelle à notre beau souvenir qu’il est capable de distiller encore un véritable souffle.
 
Cinéaste qui démarra sa carrière dans un néo-naturalisme parfois comparé à Pialat avec Les corps impatients et Une aventure, Giannoli semble avoir depuis pris la voie d’un travail plus grand public avec Quand j’étais chanteur : à la fois un style bien plus classique et un intérêt pour des milieux et des ambiances marqués par la culture populaire. Les personnages ne sont plus des jeunes sacrifiés mais des êtres matures qui n’ont pas vraiment pris le temps de vivre. Si on prend en compte la société EuropaCorp. dans les coulisses et les stars au casting il serait tentant pour certain d’aller sonner à la porte de la bonne vieille Qualité Française, et se gausser d’ un réalisateur de plus rentré dans le rang, embourgeoisé, rattrapé par le système de production français…
 
A l’origine à ce niveau se plait pourtant à brouiller les pistes en allant chercher une partie de son inspiration dans un certain cinéma américain récent. Pour preuve les scènes nocturnes impressionnistes et hypnotiques qui tentent un cachet à la Michael Mann, jusqu’à ce lyrisme sans complexe autour de cette terre de scarabée, bourbier trituré et transformé qui renvoi ces travaux hexagonaux aux puits de pétrole de There Will Be Blood voir au Ridley Scott de Black Hawck Down pour la pyrotechnie et les quelques effets au rotoscope… Si l’on ajoute que Cliff Martinez, habitué des bandes originales de Steven Soderbergh, se charge en prime de la bande son, on se rend compte qu’on est peut-être pas exactement dans le produit type qu’on nous ressert toute les semaines en matière de cinéma populaire franchouillard.

 

 
Alors certe, ce n’est pas sans être un tantinet cliché dans les "tendances" épousées, pas toujours très risqué dans les références et l’inspiration… Alors certes le film fait un peu plus franchement dans les poncifs académiques nationaux avec son histoire d’amour un zest plaquée, ou ses seconds rôles parfois trop démonstratifs ; mais ces défauts ont un impact relativement limité quand on les compare à l’ampleur rare et émouvante que le réalisateur fait naitre brutalement dans la banalité qu’il prenait pour base. Giannoli a pris la pleine mesure d’ une vie gâchée qui se révolte, grondant sans crier gare, prête à exploser sans qu’on l’ait soupçonné.
 
Cela vaut pour le héros bien sur, mais le film est aussi très réussi dans sa manière d’évoquer la foi spontanée que peut accorder toute une communauté à un individu réceptacle, lui insufflant une véritable force: une thématique passionnante ici. L’escroquerie existe autant par la faute de Miller qu’en raison de ceux qui ont voulu croire en lui, et l’ont même un peu provoqué en projetant en lui leur douleur, en élisant le sauveur dont ils avaient besoin. Il y a un engrenage de duperie à deux facettes qui est très évident et n’est heureusement pas esquivé par le metteur en scène.
 
L’un des grands atouts de ce film c’est aussi que Xavier Giannoli a su conserver de ses débuts une capacité à se scotcher frontalement à l’humain dans sa matière la plus simple, tout en portant un regard devenu moins rigidement cru : ça fonctionne très bien sur cette collectivité délaissée et à l’abandon qu’il chronique. Le microcosme sociologique n’y est pas enfermé dans un vase clos ni stigmatisé comme dans un reportage type "Strip Tease"; une qualité déjà présente dans Quand j’étais chanteur d’ailleurs: un regard qui ne juge pas, épouse la part d’humanité de chacun.
 
Autre bon point : ne pas faire du rêve accidentel de ce faux Philippe Miller une utopie grise ni une rêverie sage comme on les voit dans certain Loach ; l’idée d’une reconquête de la puissance personnelle prend vite le pas sans craindre la confrontation au bigger than life qu’impose cet exploit. Ce récit est un paradoxe qui fait basculer le portrait d’un être absent, sorte de Tom Ripley du BTP, dans celui d’un individu complètement submergé émotionnellement par son humanité laissé tant de temps de côté. Cluzet est parfait pour ce genre de composition ambigüe, prisonnier de dilemmes monstrueux, basculant aisément dans une autre part de lui-même. Il y a comme une large profondeur chez lui toujours prête à accueillir les abymes, à faire s’exprimer des personnalités sombrant dans une fascinante rupture interne. Il livre du coup aisément sa meilleure prestation depuis Je suis un assassin de Thomas Vincent, se maintenant comme l’un des acteurs dont on peut-être le plus fier.

A propos de Guillaume BRYON

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