Pierre Schoeller – "L’Exercice de l’Etat"

Après son premier long-métrage, Versailles (2008), Pierre Schoeller change on ne peut plus radicalement le cadre social dans lequel s’inscrit son cinéma. D’un SDF vivant dans la forêt et recueillant un petit garçon abandonné, on passe, dans L’Exercice de l’Etat, aux bureaux cossus des ministères d’une République encore bien “versaillaise” dans ses us et coutumes, et même jusqu’à ceux du Palais de l’Elysée (1). Pour un cinéaste encore jeune dans la carrière, c’est quand même un drôle de choix courageux, dont l’ambition force au moins le respect : celle de se coltiner avec quelques réalités on ne peut plus contrastées de notre vieux pays en crise. Avec le risque considérable qu’implique le fait de filmer des populations que la quasi-totalité de ses confrères fuient comme la peste : sevré de représentations cinématographiques des exclus de la société comme de ceux qui en détiennent les rênes (ou se le font encore croire, quand le fracas des nouvelles du monde nous montre chaque jour que le sort des peuples se décident au moins autant ailleurs qu’au plus haut niveau du sommet de l’Etat), le spectateur est tenté de “surinvestir” sur des films comme Versailles ou L’Exercice de l’Etat, d’attendre d’eux une vérité quasi documentaire.

De fait, on voit bien que Pierre Schoeller s’est minutieusement documenté pour écrire et réaliser son nouveau film. Il s’en dégage un très fort sentiment de vraisemblance, indispensable à la croyance du spectateur dans l’histoire qu’on lui raconte. En l’occurrence, celle de quelques semaines (mois ?) dans la vie d’un de ces nombreux ministres “non régaliens”, souvent qualifiés de “techniques” et le plus souvent ignorés de la plupart de leurs administrés. Au début du film, Bertrand Saint-Jean, le ministre des transports imaginé par Schoeller, est au fond moins un “ténor” de la politique qu’une espèce de super fonctionnaire obsédé par le service de l’Etat et l’intérêt de ses concitoyens.
Il aurait été extrêmement facile à Pierre Schoeller de surfer sur la vague de défiance des Français à l’égard de leurs hommes politiques (2) en dressant le portrait d’un intriguant uniquement préoccupé du succès de sa petite personne. Pas d’idéalisme de sa part non plus : à travers quelques scènes, on sent bien que son jeune et fringuant ministre du budget n’est pas très loin de ce portrait-là… Mais Saint-Jean est d’une autre trempe et n’a pas (encore ?) perdu le sens des valeurs humaines. Olivier Gourmet est évidemment un excellent choix pour lui donner vie et en traduire toutes les complexités.

Olivier Gourmet et Zabou Breitman dans "L'Exercice de l'Etat"

Olivier Gourmet et Zabou Breitman

L’Exercice de l’Etat cueille son ministre dans son sommeil et une double situation de crise. La première, (trop ?) vite évacuée par le scénario, est celle d’un tragique accident de car nocturne en montagne ayant fait des dizaines d’adolescents victimes. Elle a le mérite d’inscrire d’emblée le film dans un climat d’urgence qu’il ne quittera jamais vraiment. Le temps politique et administratif nous semble long mais Schoeller nous le montre au contraire presque frénétique. C’est ainsi le sens de ces écrans de smartphones affichant SMS en surimpression de certaines scènes, effet de mise en scène d’ailleurs un peu redondant et pas indispensable. Contrairement aux idées reçues, dans le ministère du film, ça bosse ; en tout cas au niveau du ministre et de ses directeurs de cabinet et proches conseillers. Et ça bosse surtout pour gérer la seconde crise du film, qui en est l’un des fils rouges et illustre le billard à plusieurs bandes auquel se livrent ministères en concurrence ou en opposition sur certains dossiers. Ici, celui (à peine prophétique ?) de la privatisation des gares SNCF. Fidèle à une certaine conception du bien public (et d’une vision de la France ?), Saint-Jean s’y oppose résolument mais il est presque seul parmi ceux ayant un véritable pouvoir de décision au sein du gouvernement et à la présidence. L’opposition peut d’ailleurs paraître un peu schématique, tant Saint-Jean semble souvent sur une ligne politique loin de celle de ses collègues. Mais elle n’est pas artificielle pour autant tant abondent les exemples plus ou moins récents de ministres “rebelles” sur des sujets au moins aussi importants (cf. notamment Jean-Pierre Chevènement et la première guerre du Golfe). Elle a évidemment surtout le grand mérite de nourrir une dialectique scénaristique et d’installer un conflit, en même temps qu’elle crée un personnage pour qui l’exercice de l’Etat signifie encore quelque chose. Jusqu’à ce que les ambitions électorales personnelles se chargent de relativiser les grands principes moraux…

Olivier Gourmet et Michel Blanc dans "L'Exercice de l'Etat"

Olivier Gourmet et Michel Blanc

Comme s’il voulait à tout prix éviter le risque du faux documentaire ou même du “naturalisme” (3), Pierre Schoeller introduit dans son film quelques séquences échappant plus ou moins au réalisme. D’abord évidemment l’impressionnant rêve érotique (ou plutôt cauchemar ?) servant de prologue au film, qu’on laissera le loisir à tout un chacun d’interpréter (cette femme nue offrant à la vue son sexe ouvert avant de se jeter littéralement dans la gueule, non du loup mais du crocodile, est-ce la France ou Saint-Jean, ou autre chose encore ? ces mystérieux voleurs masqués vidant les bureaux sont-ils la métaphore du libéralisme dépeçant l’Etat de ses richesses au profit d’une caste d’accapareurs ?…). Ensuite par la seule scène ratée du film, parce que trop démonstrative, où Saint-Jean s’invite dans la caravane servant de logement provisoire à son chauffeur tout juste embauché en emploi aidé d’intérim. Enfin par une spectaculaire et inattendue scène d’action, qu’il vaut mieux ne pas trop dévoiler (mais, pour le coup, assez réaliste dans sa forme).
L’interprétation psychanalytique à l’œuvre dans la séquence onirique d’ouverture traverse d’ailleurs tout le film avec cette belle idée de surnommer le Président de la République (4), “le PR”, que l’on entend évidemment “le Père”, ce qui en dit long sur le rapport des Français à la fonction…
L’Exercice de l’Etat crée de vrais personnages forts, complexes, ambigus, aidé en cela par un excellent casting ayant la belle idée et la générosité de briser quelques frontières entre différentes familles du cinéma (ou de la télévision) français, qui ne dialoguent pas forcément beaucoup ensemble. Si Olivier Gourmet (en route pour les Césars ?) est un habitué des productions Freyd/Dardenne, les présences de Zabou Breitman et, à un degré moindre (Téchiné oblige), de Michel Blanc sont plus surprenantes mais pertinentes. Reste un amusant choc pour ceux ayant vu l’inégale mais amusante série de Cathy Verney sur Canal + Hard : de caméraman/réalisateur libidineux et maître-étalon du X hexagonal (Roy la Poutre !), Stephan Wojtowicz et François Vincentelli sont ici devenus Président de la République et ministre du budget !

(1) “Palais” de l’Elysée ; c’est vraiment à se demander si la France fera jamais son deuil de la Monarchie…
(2) “Tsunami” serait peut-être un terme encore plus approprié que “vague” s’il n’était pas si dramatiquement connoté.
(3) Etant coproduit par Denis Freyd, habituel producteur des Dardenne, et par les deux frères belges eux-mêmes,
L’Exercice de l’Etat appelle a priori à la comparaison.
(4) Qui ne ressemble volontairement en rien à celui en exercice actuellement. S’il fallait absolument trouver un modèle – mais Schoeller s’en défend résolument -, disons que l’on songerait plutôt à Mitterrand. D’une façon générale, son couple Président / Premier ministre semble appartenir à une autre époque, conférant au film une certaine intemporalité.

 

Sortie nationale le 26 octobre 2011

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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