Michel Hazanavicius – "The Artist"

Qui aurait pu croire qu’un jour, réaliser un mélodrame muet en noir et blanc puisse être suspecté de passer pour un coup marketing ? Alors que cela fait une éternité que les diffuseurs télé (sans qui aucun film de cette envergure ne peut plus se faire) ne veulent évidemment plus entendre parler de ce type de cinéma en prime time (ni même en pleine nuit, à part sur Arte ou au Cinéma de minuit de France 3)… On est en droit de penser ce que l’on veut des motivations des deux mini-majors françaises que sont Studio 37 et La Petite Reine de Thomas Langmann (1), il ne faut pas perdre de vue la dimension assez folle du projet même de Michel Hazanavicius (2). Mais tout ceci pèserait peu si The Artist ne convainquait pas d’abord en tant que film.

L’une des premières choses qui frappent, c’est le pari étonnamment bien tenu de faire aujourd’hui un film qui aurait au fond quasiment pu être tourné tel quel il y a quatre-vingt ans (à supposer évidemment qu’un cinéaste prophète n’imagine les conséquences du passage de son art au parlant). Par facilité et parce qu’il s’agit pratiquement du seul cinéaste de cette époque encore connu du grand public du 21ème siècle, Michel Hazanavicius aurait pu marcher dans les pas de Charles Chaplin. De fait, Chaplin refusa longtemps le parlant, convaincu que celui-ci n’apportait rien de positif dans la façon de raconter des histoires au cinéma (3), comme le comédien star de The Artist, George Valentine, décide de rester fidèle au cinéma muet et même de s’y investir à 100 % comme producteur et réalisateur d’un film dans lequel il veut prouver qu’il n’est pas fini et réinventer en "Artiste" et qui finalement le ruinera (d’où le titre du film).
Mais le cinéma dont se réclame manifestement The Artist serait plutôt celui de King Vidor ou de Frank Borzage, princes incontestés du mélodrame hollywoodien de la fin des années 20. Et Michel Hazanavicius est loin de s’avérer indigne de ses maîtres, même si son film est inévitablement moins innovant (puisque tout a déjà été inventé ?) et donc, paradoxe, moins "moderne". Cela signifie qu’il raconte son histoire (4), éternelle (une étoile s’éteint dans le firmament d’Hollywood, une autre s’allume ; y’aura-t-il un second acte pour la première ?), à peu près comme un film de 1928 ou 1929 l’aurait fait : avec ses mêmes situations codées et ses mêmes personnages plutôt archétypiques. Les orgueilleux le restent (presque) jusqu’au bout, les dévoués restent fidèles, les bons toujours gentils. Et cela participe énormément du charme du film et le rend très respectueux du genre (désuet) auquel il rend hommage. Aucune moquerie ou condescendance dans la démarche d’Hazanavicius, plutôt la conviction manifeste que la forme du film est encore la meilleure pour traiter ce genre d’histoire.

Jean Dujardin dans "The Artist"
Jean Dujardin

Il le fait de plus avec l’élégance qu’il avait déjà manifestée dans ses OSS 117. Tout juste lui reprochera-t-on d’insister un peu trop lourdement sur le symbolisme de certains détails "signifiants" de son film : c’est l’épouse malheureuse de Valentine (Penelope Ann Miller) qui lui reproche de ne pas parler (dans leur couple), c’est Valentine, vedette déchue et abandonnée de tous qui passe devant l’affiche d’un film titré The Lonely Star pendant que Peppy Miller (Bérénice Béjo), elle, joue Guardian Angel (soit exactement ce qu’elle est pour Valentine). C’est aussi son utilisation du toujours aussi terrassant Love Theme composé par Bernard Herrmann pour Vertigo, puisque The Artist raconte finalement aussi, dans sa dernière partie, l’histoire (dont les sexes sont inversés par rapport au film d’Hitchcock) d’une femme voulant ressusciter par amour un homme disparu (5). Mais reconnaissons que cette référence est assez subtile et stylée.
Auréolé d’un prix d’interprétation cannois plutôt inattendu, Jean Dujardin est effectivement très bien. Mais Bérénice Béjo au moins autant, dans un rôle pourtant un peu moins riche en ambiguïtés.
Reste que l’on ressort de la projection, très plaisante, du film avec une question tenace : à quoi bon ? A se (me) faire plaisir et à donner du plaisir aux spectateurs, répondrait probablement Michel Hazanavicius. Il n’aurait pas tort et c’est déjà pas mal. Mais il est évident qu’un film comme The Artist ne peut emmener nulle part le cinéma contemporain et apparaît donc comme l’assez brillant exercice de style isolé d’un cinéaste que l’on aimerait beaucoup voir nous parler du monde dans lequel il vit, maintenant qu’il a fait la preuve de sa virtuosité.
On aimerait enfin se persuader que The Artist donnera l’envie ne serait-ce qu’à un seul de ses spectateurs enthousiastes de (re)voir La Foule (Vidor), L’Heure suprême (Borzage), L’Opinion publique (Chaplin), les grands films de Pabst ou City Girl et L’Aurore (Murnau), mais on ne croit malheureusement guère à une envolée des ventes de DVD du cinéma muet "de répertoire"…

Bénérice Béjo dans "The Artist"
Bérénice Béjo

(1) En passe de devenir le nouveau Claude Berri producteur. Mais, en même temps, qui serait mieux placé que lui pour cela ?…
(2)
The Artist n’est pas le premier film muet narratif et en noir et blanc produit en France depuis le début des années 30. Le précédent qui vient à l’esprit est Rebelote, réalisé par Jacques Richard en 1983, avec un étonnant Jean-Pierre Léaud. Mais Rebelote n’était malheureusement qu’une production modeste et le film connut alors une distribution, une campagne de promotion et un accueil médiatique sans commune mesure avec le film de Michel Hazanavicius. Le cinéma de Jean-Pierre Mocky Le Desperado le ressort à Paris très opportunément aussi le 12 octobre. Souhaitons qu’il rencontre à cette occasion le plus large public qu’il mérite.
(3) Rappelons que Chaplin résistera plus de dix ans au parlant, jusqu’au
Dictateur (1940), qui reposait encore sur un maximum de scènes muettes. Son premier vrai film parlant ne sera que Monsieur Verdoux (1947), qui, ironie de l’histoire, pourrait pourtant bien avoir été son plus grand chef d’œuvre.
(4) Histoire inspirée des nombreux cas de comédien(ne)s stars du muet qui, n’ayant pu passer la rampe du parlant pour diverses raisons (refus, incapacité à jouer de façon "sobre" ou juste, voix épouvantable…), ont effectivement rapidement sombrer dans l’oubli et souvent dans la misère. Histoire que deux grands chefs d’œuvre hollywoodiens ont raconté aussi, d’une autre manière :
Chantons sous la pluie et Sunset Boulevard.
(5) N’oublions pas que Vertigo était l’adaptation d’un roman de Boileau et Narcejac intitulé
D’entre les morts

Sortie nationale le 12 octobre 2011

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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