Marco Bellocchio – "La Belle Endormie"

La Belle Endormie, avec son titre en forme de vague tranquille comme une poitrine qui respire doucement, est en quelque sorte la dernière onde de choc de l’Affaire Englaro, qui secoua toute l’Italie pendant l’hiver 2008-2009. À près de quarante ans, Eluano Englaro était alors depuis dix-sept ans dans un état végétatif, si bien que son père avait péniblement obtenu de la justice une autorisation d’interrompre l’alimentation artificielle qui la maintenait en vie. Le transfert de la patiente à la clinique “La Quiete” pour appliquer cette décision, le 3 février 2009, marqua un point d’orgue dans le déchaînement des réactions partout dans le pays. Le débat sur l’euthanasie se mit à monopoliser les médias, le monde politique, les instances morales. C’est dans ce climat d’agitation généralisé qu’Eluana rendit son dernier souffle, sans attendre la fin des discussions, veillée par le petit groupe d’extrémistes catholiques équipés de pancartes qui campait devant la clinique pour protester contre son sort.

Bien que son action coïncide avec les six derniers jours de la vie d’Eluana Englaro, le film de Marco Bellocchio ne revient pas sur son histoire, cette histoire intime qui est devenue une question nationale : il la prolonge et la poursuit et en scrute la déflagration, dont il est lui même le dernier épiphénomène – car il faut savoir que s’il a été primé à la dernière Mostra de Venise, le film a causé la confiscation de ses fonds par les élus locaux à une commission du film régionale italienne, pour qu’elle ne puisse participer à son financement, ce qui en dit long et sur l’impact de l’Affaire Englaro, et surtout sur les logiques de mainmise désordonnées autour desquelles s’articule la vie politique et la vie tout court du pays.

 

Dans La Belle Endormie, l'”intégrité quasi inaltérée” que reconnaît Jean Gili à Bellocchio semble se sublimer elle-même. Obstinément, l’auteur des Poings dans les poches et de Buongiorno, notte continue de faire se toucher la grande et la petite histoire, de longer, sur fond de tumulte général, les axes de la famille, la religion et la politique en suivant la logique des corps (troublés ou manipulés) et sans manquer de fouiller les névroses personnelles de gens ordinaires, sans pour autant les départager.

 

L’austérité et la rigueur qui caractérisent le metteur en scène restent inchangées mais la précision de sa peinture s’accroît. Elle répond à la polyphonie de parcours personnels que le film suit, méticuleusement, bien soutenu par la qualité des acteurs choisis. Alors que le personnage principal “idéal” qu’évoquerait le titre (qui en italien est identique à celui de La Belle au bois dormant) est complètement absent, on s’intéresse à partir de son histoire à toute une gamme de citoyens et d’univers. Chacun se rattache à un milieu différent (y compris au sens géographique du terme, car plusieurs régions sont représentées) et à une morale différente, qui sont présentés de manière plus ou moins réaliste, plus ou moins névrotique. Rossa (Maya Sansa), toxicomane et inconsciente à l’hôpital après une tentative de suicide, est assez tendrement veillée par un médecin (interprété par Pier Giorgio Bellocchio, le fils de Marco qui, dans ce film sur lequel plane discrètement la figure du père, dirige aussi les fistons d’Ugo Tognazzi et Michele Placido) déterminé à la sauver quand même elle ne voudrait pas. Maria (Alba Rohrwacher), qui fait partie de la poignée de catholiques opposés à l’euthanasie qui manifestent devant la clinique, s’éprend presque immédiatement d’un militant du camp opposé et le suit sans hésitation dans sa chambre d’hôtel. Son père Uliano Beffardi (Toni Servillo), sénateur anciennement socialiste rattaché à la majorité berlusconienne, évolue dans un décor bien différent, entre les thermes parlementaires d’où les tribuns suivent tranquillement les séances et la solitude du bureau où il débat entre la consigne du parti de voter la loi anti-euthanasie et l’impératif catégorique d’honorer le souvenir de la mort qu’il a lui-même accordée à l’épouse malade qui l’en suppliait en votant contre et en se démettant. Pendant ce temps, la Divina madre (Isabelle Huppert), une ancienne actrice riche dont la fille comateuse est étendue dans sa chambre comme une princesse charmante, déclame à longueur de journée des prières exaltées avec sur ses talons une paire de bonnes soeurs. Dans ce film qui semble rendre compte de contrastes tranchés (intérieur-extérieur, vie-mort, pour-contre), les personnages forment une mosaïque parfaitement définie. Chacun est nettement campé dans tous les sens du terme, chacun a adopté une position différente, tranchée, qui exige d’être assénée de nouveau à chaque instant, comme une profession de foi constante.

Pourtant, le combat net que mène chacun d’eux se double d’une lutte personnelle, un tourment intérieur qui confine sinon à la folie chère à Bellocchio, du moins à une certaine bipolarité. Tout se passe comme si l’extinction d’Eluana favorisait un en chacun une discrète épiphanie en forme de doute. “Sans Eluana qui meurt, il n’y aurait pas de Belle Endormie qui se réveille”, confirme Bellocchio. Le débat national se double en chacun d’un conflit ou dialogue intérieur qui pétrit chacun de paradoxes, entre l’actrice qui ne croit pas mais feint au point de vouloir “être une sainte” et abandonne tout pour sa fille par égoïsme et la jeune catholique qui va et vient sans difficulté entre ses positions radicales et la couche du camp adverse (comment souvent chez Bellocchio). Même les sénateurs prennent tous les pastilles que leur prescrit sans s’en étonner le même psychiatre. Partant d’un contexte général apparemment manichéen, La Belle Endormie se révèle un film de la contradiction intérieure et de l’entre-deux perturbé (à l’instar d’Eluana, ni vive, ni morte).

 

 

L’illogisme des situations éthiques et morales de chacun (toutes sincères qu’elles soient) a même un élément de ridicule qui donne lieu à la manifestation d’un sens de la dérision amusé rare chez Bellocchio, qui se retrouve dans la décadente scène des thermes comme dans la représentation de la bigoterie et des choix surréalistes de l’actrice, ou encore la scène, doublement ironique, où les médecins parient sur la mort ou la vie d’une comateuse. L’acuité parfaite à laquelle le réalisateur est parvenu lui permet, en même temps qu’il rend compte de toutes les nuances des parcours de chacun sans choisir ou donner de réponse, objectivement pourrait-on dire, de faire de cette multiplicité un foisonnement auquel il prend manifestement plaisir (quand elle était franchement cacophonique et dérangeante dans Le sourire de ma mère), au point laisser affleurer un certain optimisme, du moins l’esquisse d’une réconciliation (avec le père, qui n’est jamais le sujet mais conserve une présence fantômatique)..

Il est vrai que les changements qui s’ébauchent chez chaque personnage sont ou seraient sans grande conséquence (même la grande décision du sénateur – le seul personnage vraiment prêt à l’action, encore que celle-ci soit un retrait – perd de son poids dans la mesure où comme les parlementaires le murmurent, Eluana sera morte que la loi l’interdisant ne sera pas encore votée). Apparemment, dans ce nouveau film de Bellocchio, la petite histoire prend désormais le pas sur la grande, parce qu’elle ne l’influence plus et s’en détache. Entretemps, les événements réels suivent leur cours sans qu’on s’en rende compte, presque passivement.

 

Il faut reconnaître l’Affaire Englaro n’a jamais vraiment tenu de la grande histoire, elle a été arrachée à la sphère intime de gens ordinaires et livrée en pâture à tous. C’est presque un non-événement, qui n’est devenu Histoire que parce que les médias s’en sont saisis, amplifiant tout alors que devant la clinique, les manifestants étaient peu. Bellocchio  poursuit d’ailleurs là un discours sur l’image déjà présent dans Buongiorno, notte et Vincere. Dans  Buongiorno, la télévision était toujours allumée, manifestement sur la même chaîne. Dans La Belle Endormie, elle est démultipliée, diverse et omniprésente à la fois, et elle reflète la fragmentation des opinions et des personnnages.

En cela, finalement, le film ne s’éloigne en rien de l’Histoire de l’Italie, car tout indique qu’elle repose à présent sur cette diffraction. L’Histoire nationale donne tout l’air d’être bel et bien devenue un ensemble de parcours individuels formant un prisme complexe un peu vain et ridicule qui, dans sa fougue, oublie de prendre une forme cohérente et consolide une paralysie d’autant plus pathétique que l’agitation du corps national est virulente. Tout se passe comme si la péninsule entière avait sombré dans une sorte de démence anarchique. Bellocchio reste bel et bien un maître de la représentation conjointe impeccable des valeurs et affections de son pays et de celles des individus qui le composent. En donnant l’impression de s’attacher plus méticuleusement à l’un, il n’en éclaire que mieux l’autre. Partant d’une affaire bien antérieure aux dernières élections, de cette patte solide, reconnaissable entre toutes, il donne de son pays une représentation symbolique saisissante en observant les gesticulations d’un échantillon représentatif de citoyens pendant que dans sa chambre, sans bouger, la Belle dort.


A propos de Bénédicte Prot

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