Marc Webb – "The Amazing Spider-man"

Dans le monde des comics de super-héros, il n’est pas rare de tomber encore et encore sur l’épisode dit “des origines”, qui raconte comment tel ou tel personnage a acquis ses pouvoirs. Généralement, la perspective et la trame varient peu d’une version à une autre ; c’est avant tout le changement de dessinateur qui peut accentuer ou diminuer l’intensité dramatique de ces épisodes, placés régulièrement au cours de la publication pour que le lecteur nouvellement arrivé puisse s’y retrouver. Ainsi, que ce soit Steve Ditko ou John Romita qui revienne sur les origines de Spider-man, on s’y retrouve : un petit intello à lunettes se fait mordre par une araignée radioactive, acquiert des pouvoirs surhumains, et choisit de devenir un justicier après avoir laissé filer par négligence le futur assassin de son oncle. Et ces redites, au fond, n’ont jamais posé problème aux lecteurs, au contraire : qui n’aime pas voir un quidam ordinaire accéder à la puissance ?

Origines et reboots

Plus récemment s’est développée une autre mode dans l’univers des super-héros de papier : celle des “remises à zéro”  qui, quoi qu’en diront les puristes, trahissent bien souvent l’impasse dans laquelle les scénaristes se sont fourrés. Story-arcs complexes, fausses bonnes idées, choix éditoriaux inextricables : parfois, une bonne remise à plat s’impose. Dans la deuxième moitié des années 90, le mythique cross-over Onslaught avait abouti à la mort de nombreux héros mythiques de l’écurie Marvel. Une mort provisoire, bien entendu : c’était en réalité l’occasion rêvée de moderniser leur histoire à travers la série Heroes Reborn. Parallèlement, Marvel s’est fendu d’une collection dite Ultimate, dont l’objet est de présenter un univers parallèle où le destin des personnages connus est totalement réinventé. Un moyen pour les scénaristes de se libérer de contraintes dont, à la longue, on peut comprendre qu’elles finissent par peser sur la liberté de création. Ainsi, il y a quelques temps, on a pu assister à la mort de Peter Parker dans Ultimate Spider-man, sans que cela n’affecte le déroulement des séries Spider-man régulières. Et c’est sans aucun doute à la lumière de ce contexte un peu particulier qu’il faut aborder The Amazing Spider-man de Marc Webb.

Martin Sheen, Sally Field et Andrew Garfield dans "The Amazing Spider-man"
                                                                         Martin Sheen, Sally Field et Andrew Garfield

Des précédents récents…

S’agit-il d’un cas unique ? A-t-on déjà vu un sujet être “remaké” si peu de temps après la sortie de l’original, encore présent dans tous les esprits et toujours technologiquement acceptable par les nouvelles générations ? Deux exemples antérieurs viennent immédiatement à l’esprit : Batman et Hulk. Le cas du premier est compliqué, en cela que le passage de Tim Burton à Christopher Nolan n’a fait, finalement, qu’illustrer le changement de cap radical que la bande-dessinée elle-même a opéré dans les années 80. Brutalement, on est passé d’un contexte un peu ringard et relativement bon enfant (même la période Neal Adams, malgré son imagerie souvent macabre, n’était pas spécialement dérangeante) à un univers violent, dur, politisé, sombre et pessimiste. Le Batman post-1986 n’est plus le Batman des origines (et encore moins celui des années 50 et 60). A ce titre, il n’est pas exagéré de dire que Tim Burton et Christopher Nolan n’ont tout simplement pas adapté la même bande-dessinée. Quant au Hulk de Louis Leterrier, était-ce un remake du Ang Lee ou une simple suite malhonnête ?

…et moins récents

Pourtant, avant les aventures du géant d’émeraude et du justicier de Gotham City, d’autres super-héros ont fait les frais de semblables “nouveaux départs”. Les plus connus sont Zorro, d’une part, et Tarzan d’autre part. Tarzan et Zorro, des super-héros ? Certainement ! Quand bien même ni l’un ni l’autre ne dispose de pouvoirs surhumains spectaculaires, ils répondent parfaitement au cahier des charges (du reste, on ne peut s’empêcher de voir Zorro comme le prototype de Batman, du costume jusqu’à la batcave !). Or, l’un comme l’autre ont fait l’objet d’innombrables adaptations à l’écran, totalement indépendantes les unes des autres, qui reviennent infatigablement sur les origines des personnages. Le Zorro avec Alain Delon n’a pas grand-chose à voir avec celui de Douglas Fairbanks, de même que le Tarzan de Hugh Hudson est à mille lieues de la série avec Johnny Weissmuller. En quoi la situation est-elle différente avec le tout récent reboot de Spider-man ? Pourquoi, a priori, le public a-t-il autant l’impression qu’on se fiche de lui à vouloir lui raconter la même histoire qu’il y a dix ans ?

Rhys Ifans dans "The Amazing Spider-man"
                                                                          Rhys Ifans


D’un âge à un autre

La réponse n’est pas simple à trouver. Que ce soit pour Tarzan ou pour Zorro, le récit des origines n’intervenait jamais deux fois au sein d’un même “âge” cinématographique, aussi riche en suites que celui-ci pouvait être. Cinquante ans après le W. S. Van Dyke, il n’était pas inconcevable de raconter à nouveau la genèse de Tarzan dans Greystoke. Ce qui est sans doute choquant dans le projet The Amazing Spider-man, c’est justement que l’on ne ressent pas cette césure entre deux âges. En quoi est-on passé dans une nouvelle ère entre 2002 et 2012 ? Le seul argument éventuellement recevable serait celui de la 3D. Pour autant, pourquoi un reboot et non une suite ? Hasardons une hypothèse : aucun super-héros n’a la richesse suffisante pour alimenter durablement une série cinématographique.

Le paradoxe du super-héros

Le fait est qu’il est extrêmement compliqué de justifier, à l’image, les agissements d’un individu costumé. Le premier épisode ne pose jamais de gros problème : toute la phase d’obtention des pouvoirs, de leur apprentissage, bref, tout ce qui constitue la montée en puissance du héros, est un spectacle immanquablement payant (pour le réalisateur comme pour le spectateur)… et qui occupe au moins la moitié du métrage. Mais bien entendu, une fois que le super-héros existe, il faut l’occuper à quelque chose de sérieux. Et c’est dans cette deuxième partie que la plupart des films de super-héros échouent ; peu importe, cependant, car si la “genèse” a été rondement menée, on ne retiendra qu’elle au final. Le deuxième épisode est traditionnellement celui de la remise en question, de la perte des pouvoirs ou de la vulnérabilité révélée. Superman qui renonce à son statut de demi-dieu ; Batman désavoué par les autorités, discrédité, hésitant à rendre les armes ; Peter Parker en pleine crise d’impuissance ; les X-Men traqués jusque dans leur QG ; Tony Stark ivre mort menacé de devoir confier son armure à l’armée… Cette fragilité relance l’intérêt de la franchise, et donne bien souvent naissance aux meilleurs épisodes.  Pourtant, dès le troisième, les choses se corsent : que raconter de plus ? (1) Les comics s’inscrivent dans une logique de durée, avec un fil rouge qui traverse des épisodes d’intérêt variable. Il y a des mois avec, des mois sans, mais peu importe : cela coûte 1$ et il n’y a que quelques semaines à attendre pour lire la suite. Au cinéma, on est coincé. Impossible de déployer toute la complexité d’une intrigue comme celle de la saga des clones (pour Spider-man) ou du Phénix Noir (pour les X-Men) en un seul film. Un nouveau méchant ? Deux nouveaux méchants ? Et pour quoi faire, au fond ? De nouvelles bagarres ? La belle affaire. Spider-man 3 tirait déjà à la ligne, alors un quatrième volet… Le plus simple, sans doute, était de recommencer, de revenir à la formule “succès garanti” des origines : c’est toujours un peu de temps gagné. Quant au public de fans, qui a biberonné aux versions Ultimate dont nous parlions en préambule, il ne sera pas davantage embarrassé.
L’atout des super-héros Marvel sur leurs homologues DC “classiques”, c’est une vie privée aussi documentée que leur vie super-héroïque. Il est donc possible de relancer l’intérêt via la comédie de mœurs, sans trop se casser la tête sur le “super-vilain” du jour. Christopher Nolan a contourné la difficulté en proposant une peinture décadente de la société moderne, mais c’est un parti-pris difficilement reproductible. Un Superman ou un Green Lantern poseront toujours souci à ce titre.

Dennis Leary dans "The Amazing Spider-man"
                                                                                Dennis Leary

De la fidélité

The Amazing Spider-man
illustre de fait parfaitement les limites du genre. L’autre justification à ce chantier aurait pu être une plus grande fidélité au matériau d’origine. Rappelons-nous des levées de boucliers quand il avait été dévoilé que le Spider-man version Sam Raimi n’utiliserait pas de lance-toile, mais projetterait un fluide arachnéen organique depuis ses propres poignets. Les comics-geeks – l’une des catégories d’individus les plus réactionnaires qui soit – s’en étaient étranglés de rage. Etait-il nécessaire de refaire un film pour coller plus étroitement à la version canonique de Spider-man (d’autant que cette idée, finalement assez cohérente, a fini par être plus ou moins reprise dans le comics (2)) ? Oui, Gwen Stacy était la première petite amie de Peter Parker, et non Mary Jane Watson. Très bien : on a changé la couleur de cheveux et le prénom, et même si structurellement, cela ne fait pas de grosse différence, les hordes de Harry Knowles et de Kevin Smith mondiaux peuvent dormir sur leurs deux oreilles. C’est vrai, chronologiquement, dans le comics, Spidey affronte effectivement le Lézard avant le Bouffon Vert, et le destin du capitaine Stacy, dans le film, est proche de celui de son homologue de papier. Pour autant, on ne saurait accuser le film de Sam Raimi d’avoir pris trop de libertés avec son inspiration ; les circonstances de la métamorphose en Spider-man et ce qui suit (les débuts sur un ring, etc) y sont pour le coup plus fidèles, le personnage de Tante May plus conforme. Au final, c’est un match nul : chacun s’est arrangé avec la légende à sa manière. Et si l’on oublie deux secondes les fanboys, on est tenté de penser que cela n’a pas, au fond, grande importance.

Des toiles et des ficelles

Les vraies différences entre les films de Sam Raimi et de Marc Webb ne se situent pas tant dans le nombre d’emprunts respectifs au comics que dans la tonalité retenue. Le Spidey version 2002 visait à une certaine intemporalité : entre le look passe-partout des personnages “civils” et le refus de trop montrer la technologie contemporaine, il était compliqué de situer le film à une époque précise. Il se déroulait dans une espèce de zone indéfinie et idéalisée totalement conforme à “l’esprit comics“. Rien de cela avec la version Marc Webb : on est en 2012, il y a des smartphones et des tablettes tactiles (même si Peter Parker, en bon hipster, semble affectionner la photo argentique) et surtout, on est dans le vrai New York. La tonalité du film, contrairement à ce que l’on a claironné avant la sortie, n’est pas plus sombre que celle du Sam Raimi : le traitement visuel est en revanche (un peu) plus réaliste.
Au total, le contrat est respecté. Voilà une nouvelle version des aventures de Spider-man. Les événements sont conformes aux attentes. Il y a quelques trouvailles. Et surtout, Andrew Garfield montre une fois encore qu’il est un acteur formidable, avec un jeu sophistiqué presque en décalage avec le propos du film. Un peu comme Mark Ruffalo dans Avengers. Et pourtant, une fois encore, on ne peut s’empêcher de tordre la bouche devant certains partis-pris. Pourquoi cet acharnement à vouloir trouver un lien entre tout ? Etait-il utile que Gwen Stacy, la petite amie de Spider-Man, soit justement l’assistante du Dr Connors que Peter Parker recherche parce qu’il connaît la vérité sur ses parents ? Malaise aussi pendant la visite du laboratoire, au début du film, quand le Dr Connors montre une machine, sous verre, exposée en plein milieu du bureau d’études, et la décrit comme “une invention qui n’a jamais servi, capable de vaporiser un vaccin sur toute une ville, mais dont on s’est méfié”. Une scène d’exposition dont l’arbitraire est digne d’un épisode de Father Ted. Passons sur le caractère “révolutionnaire” de ce qui est, en gros, un vaporisateur, dont on ne voit pas en quoi il constitue une merveille technologique ; passons aussi sur le fait qu’on conserve la volumineuse machine dans un endroit où la place est comptée, en souvenir (3). Ce qui est réellement déprimant, c’est qu’à ce stade de film, on sait déjà que le final sera une course contre la montre pour éviter que la population ne soit exposée à quelque agent toxique. Quelle pauvreté d’imagination ! Quel prétexte paresseux ! Batman Begins nous confrontait déjà à un fléau de ce genre, et on n’en avait rien à faire. Et même le premier X-Men nous servait le prétexte assez grotesque d’une machine à “transformer les gens en mutants”. Ici, on veut les transformer en lézards, mais le principe est le même. Faut-il vraiment se mettre à trois scénaristes pour accoucher d’une idée pareille ? C’en est déprimant.

Emma Stone et Andrew Garfield dans "The Amazing Spider-man"
                                                                                        Emma Stone et Andrew Garfield

Et l’héroïsme, dans tout ça ?

The Amazing Spider-man contient tout de même quelques jolies scènes, dont celle où les grutiers new-yorkais se donnent le mot pour venir en aide à notre héros. Pourtant, il manque quelque chose au film. Jamais on ne sent la légende se construire, et les exploits du super-héros, pourtant physiquement spectaculaires (il retient un 4×4 à bout de bras, par exemple), n’atteignent pas de véritable dimension mythologique. En clair, le film manque de souffle, et Spider-man y apparaît comme un petit pion perdu dans New York, pas comme l’ange gardien de celle-ci (4). La faute, sans doute, à une phase du film où le super-héros s’évertue à aller embêter tout individu qui a la tête du chanteur de Pearl Jam, sans plus d’ambition. L’arrivée du Lézard (dont le look, assez raté, évoque davantage le personnage de Venom) est d’autant plus brutale et décalée. Le rendu “réaliste” du film est de ce point de vue un piège que le studio s’est tendu à lui-même. Dans le monde de Sam Raimi, on ne serait pas étonné de voir débouler un monstre. Dans celui de Marc Webb (5), voilà qui tombe comme un cheveu sur la soupe.

La suite au prochain numéro

Le chemin est tout tracé pour le prochain Spider-man. La scène post-générique désormais classique nous montre le Dr Connors discuter avec celui que l’on soupçonne être Norman Osborn, le futur Bouffon Vert. Soit. Espérons simplement que ce Bouffon Vert aura des ambitions un peu plus originales que son ami à écailles. Le même souci se pose avec la dernière scène d’Avengers, où l’on devine qu’ils affronteront prochainement le “divin Thanos”. Thanos est un personnage plus puissant que le Loki du premier volet, mais au fond, quelle différence à part le costume ? Le premier a provoqué une guerre interplanétaire, que peut faire le second ? Une… plus grosse guerre interplanétaire ? A nouveau, l’impasse. Quelles drôles de choses que les adaptations de comics super-héroïques, qui sont tout à la fois les meilleurs (visuellement) et les pires (scénaristiquement) sujets possibles pour le cinéma.

(1) Dans un tout autre genre, François Truffaut justifiait la poursuite de sa saga Antoine Doinel tant qu’il aurait des “premières fois” à faire vivre à son héros : premier amour (Antoine et Colette), premier travail, première fiancée (Baisers volés), premier mariage, premier enfant, première maîtresse (Domicile conjugal), premier divorce (et même, dans le film, le tout premier en France par consentement mutuel !), premier roman (L’Amour en fuite)… La mort précoce de Truffaut a peut-être empêcher la réalisation de quelques autres épisodes. Mais, au fond, que restait-il vraiment comme premières fois à raconter encore ?
(2) Et présentait l’avantage de se prêter à merveille, peut-être sans grande subtilité mais avec beaucoup d’humour, à l’évidente métaphore sexuelle, de la découverte, toujours un peu étonnée au début, de la masturbation dans sa chambre d’ado, jusqu’à la “panne” quand désir et excitation se font la malle (
cf. Spider-man 2, avec passage sur le divan du psy).
(3) Passons, enfin, sur le fait que les policiers aspergés et devenus gros lézards méchants sont totalement abandonnés par le film, jusqu’à leur guérison finale, les faisant redevenir policiers comme si de rien n’était. Comme si, notamment, ils ne s’étaient pas mis eux aussi à terroriser New York ; ça, nous n’en saurons jamais rien…
(4) Il en est même d’autant moins l’ange-gardien que, alors qu’un simili-Godzilla enragé est en passe de détruire la ville, le capitaine Stacy ne trouve rien de mieux à faire que de mobiliser tous ces hommes pour la capture de Spider-man… pour quel motif, au juste ?
(5) Cinéaste inexpérimenté mais dont le seul long-métrage réalisé avant
The Amazing Spider-man, la très réussie (pas si) comédie romantique (500) jours ensemble, le montrait justement à l’aise aux prises avec de “vrais” personnages de la “vraie” vie.

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