"L’Esprit de 45"- Ken Loach

1945 n’a pas tout à fait pour Ken Loach la résonnance à laquelle chacun s’attendrait : celle de la commémoration de la victoire des alliés sur le nazisme le 8 mai 1945. Libération, retour des soldats, reconstruction au lendemain de la guerre : bien sûr c’est sur ces premières images d’archives attendues que s’ouvre L’Esprit de 45. Ce qui parcourt néanmoins la suite et l’intégralité du documentaire c’est la liesse populaire que provoque la victoire du gouvernement travailliste de Clement Attlee et les grandes réformes du Welfare State auxquels Ken Loach consacre l’intégralité de son documentaire. Pédagogique sans être didactique, pointu sans être rébarbatif, émouvant sans être misérabiliste, britannique tout en étant universaliste, militant sans pousser le verbe :  «Y’a d’la Joie » dans L’esprit de 45 et chez  Ken Loach qui rend davantage hommage ici à l’engagement qu’au Parti travailliste lui-même, tout en sachant lui rendre grâce pour son audace, à ce moment-là.
Habilement monté dans un fondu uniforme en noir et blanc d’images d’archives et de témoignages de vétérans anonymes de la vie civile qui les prolongent, L’Esprit de 45 trouve son unité et sa linéarité grâce à ces plans où s’inscrivent en toutes lettres des extraits du programme du Parti travailliste, qui le colorent ainsi comme un Manifeste atemporel s’inscrivant dans la lignée de la Grande Charte qui vit naître l’Habeas Corpus en Angleterre. On pourrait dès lors penser que L’Esprit de 45 est un vibrant hommage au Parti travailliste anglais et aux réformes sociales que celui-ci a mené en 1945, appuyées sur le rapport Beveridge qui fit naître l’Etat providence en Grande Bretagne comme en France, ce que dément tout en nuance la seconde partie du documentaire.
Dans la première et longue partie de son documentaire consacré à la naissance du NHS (Sécurité Sociale) – principal fil conducteur du documentaire – aux nationalisations et constructions de logements sociaux, c’est avec une caméra subjective que Ken Loach filme et retranscrit la joie. Ce bonheur d’avoir un logement, une paire de lunettes et des jardins d’enfants dans les quartiers ouvriers de Londres, c’est ce qui se lit et s’entend sur le visage des témoins pour la plupart octogénaires et dont la vivacité du regard sur le monde passé et à venir est remarquable tant elle parvient à échapper à l’écueil de la nostalgie. Images de bonheur quotidien plus que d’euphorie politique, c’est l’intérêt communicatif de L’Esprit de 45 et ce qui intéresse Ken Loach avant d’entamer une seconde partie qui si elle ne contredit pas la première, évoque les années Thatcher, celles de Tony Blair sans qu’il soit nommé, le démantèlement des acquis sociaux et du Welfare State jusqu’aux années 2000.
Cette seconde partie de L’esprit de 45 en renforce paradoxalement son expression manifeste dans le cortège de questions ouvertes par la paupérisation et le formidable recul des acquis sociaux depuis les années 80. Economistes, syndicalistes, infirmières des années glorieuses, s’interpellent par questionnements interposés et donnent ainsi un caractère citoyen ou politique à l’ensemble du documentaire sans céder pour autant à la tentation de la profession de foi. Si on ne peut s’empêcher de procéder à un comparatif avec Stéphane Hessel et le programme du CNR, autant qu’avec le mouvement des « Indignados » ou « Occupy » L’Esprit de 45 se situe néanmoins dans un autre champ : celui-là même qui accapare tout le cinéma et la caméra de Ken Loach toujours centrés sur ces visages si singuliers et uniques, qui unis les uns aux autres, dessinent l’Humanité et un cinéaste de l’humain, fidèle à lui-même.

Entretien avec Ken Loach

A propos de Laura TUFFERY

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