Au jeu des sept familles, Kore-eda abat la carte de la recomposition et remporte la Palme d’or : Une Affaire de famille ou l’étrange familiarité, faite de pièces rapportées. Aux liens du sang se substituent ceux des intérêts individuels, sur lesquels se sont greffées l’affection et la complicité. La cellule familiale, fût-elle disparate, est un rempart contre la violence du monde extérieur, dont elle est aussi la caisse de résonance. Si le titre anglais The Shoplifters met l’accent sur les petites escroqueries qui émaillent le quotidien des personnages, le titre français insiste sur leurs liens et a le mérite de jouer sur la polysémie de l’expression, à la fois économique et intime. Surtout, il est assez proche du titre original Mankibi kazoku, “Famille de voleurs à l’étalage”.

 

Copyright Le Pacte

 

Le film s’ouvre avec virtuosité sur une scène de vol dans un supermarché. Soient Osamu (Lily Frankie, qu’on avait vu dans Tel père tel fils) et Shota, respectivement père de et fils de substitution, s’adonnant à un larcin dans une complicité quasi-mutique. Le rituel s’enclenche avec précision et met en branle les rouages de l’action. Les complices fonctionnent sur le mode du duo comique, mais avec une sobriété et une pudeur qui préserve des francs éclats de rire. La caméra épouse leurs mouvements pour les inscrire dans l’univers social des laissés-pour-compte vivant de débrouillardise. Les scènes se répètent et créent l’accoutumance à la propre accoutumance des personnages. On saisit très vite qu’un lien fort unit Osamu et Shota, et que de leur succès dépend la subsistance de la famille. Celle-ci est dominée par la figure de l’aïeule (Kirin Kiki, actrice fétiche de Kore-eda), sorte de pièce-maîtresse du foyer, qui héberge clandestinement un petit monde dans son appartement exigu. Pour le spectateur occidental, c’est une Mme Rosa contemporaine dans le déclin de la vie. À en juger par leur portrait – Nobuyo, la compagne d’Osamu, au passé criminel ; sa soeur Aki, belle hôtesse de peep-show ; Shota l’adolescent renfrogné, et enfin, dernière recueillie, Juri, la fillette violentée – les personnages sont plutôt atypiques. Mais ils vivent tous dans une normalité acceptable, rythmée par les repas, le travail et les saisons.

 

Copyright Le Pacte

 

La famille est filmée comme une cellule, avec la double entente que ce mot suppose. Les personnages s’entassent dans un domicile où règne le plus grand désordre et où on les entend manger, boire des bières et déglutir leur repas. C’est assez organique et jouissif, y compris dans l’excès de visibilité de ces scènes. Les canettes s’amoncellent, les nouilles jonchent la table. Etant donné que boire et manger constitue l’activité principale de cette domesticité, on a l’impression d’être invité à sa table et d’en prendre notre part. Le champ de vision est assez rétréci, avec très peu de profondeur. Par la frontalité qui lui est coutumière, Kore-eda met en avant une promiscuité presque embarrassante dans un cadre confiné. Avec ses inserts et ses plans rapprochés, il brosse de très près le portrait de ses personnages, tout en nous privant, dans un premier temps, de l’arrière-plan qui nous permettrait de comprendre immédiatement les ressorts profonds qui les animent. Si on saisit à peu près l’ordre des générations, on ne voit pas d’emblée ce qu’ils sont les uns pour les autres. La confusion se dissipe au gré d’une lente temporalité, mais surtout d’une péripétie déclenchée par Shota. Sorte de passage à l’acte qui provoque un coup de force, son geste fait intervenir des éléments extérieurs à la famille qui exigent des explications. Si les conséquences dépassent Shota, elles mettent au jour les ressorts du passé, qui éclairent cette construction familiale brinquebalante. Efficace d’un point de vue dramaturgique, ce procédé dessine une issue où les volontés de chacun auront à s’exprimer au-delà de la nécessité qui les unit tous : on peut choisir sa famille.

 

Copyright Le Pacte

 

C’est alors que se révèle la quête de ces personnages, esquissée depuis le début, mais écrasée par un quotidien répétitif et crasseux. Leur trajectoire heurtée étoffe leur psychologie, eux qui ne paraissaient vivre qu’au jour le jour, au regard de leurs conditions économiques. Cette quête peut se résumer à l’affirmation d’un désir : celui d’être aimés comme des enfants, pour Juri et Shota ; d’être reconnus comme des bons parents, pour Nobuyo et Osamu. Pour Nobuyo, le rapt de Juri “n’est pas un enlèvement puisqu[‘ils] ne réclament pas de rançon”. De la même façon, Osamu ne conçoit pas le vol comme un délit, si le larcin ne met pas le vendeur en péril. Ils ont une  idée de la justice, qui pourrait somme toute se prévaloir de leur bonne foi et de leur bon sens. En effet, le monde extérieur dégage une brutalité révélée par à-coups et dont il convient de se protéger. La fillette maltraitée, l’enfant fugueur ou délaissé, le client esseulé du peep-show, le chantage d’une collègue, les sombres tractations financières entre fils et mère, voilà autant d’indices qui rendent compte de la misère économique et humaine de la société. Le patron de Nobuyo, repasseuse de son métier, leur demande à elle et à sa collègue de choisir elles-mêmes celle qui sera licenciée. Du fait de cette dichotomie entre un extérieur rude et un intérieur chaleureux, on pardonne à ces individus leurs mesquineries et leurs secrets inavouables. À noter que la vision de l’humanité n’est pas si désespérée que cela et qu’elle est sauvée par l’affection et la transmission qui effleurent ici et là. La séquence à la plage en est exemplaire, qui montre une famille unie dans un moment d’exaltation, où les corps se délient. Durant la baignade Osamu aborde le sujet de la sexualité avec Shota.

Avec cette incursion dans les classes sociales déshéritées, Kore-eda se libère des tabous sur le sexe et sur la mort. Il traite de l’érotisme, tant dans sa version lumineuse et conjugale que dans sa version marchande et morbide. Cependant, le cinéaste est toujours pudique dans sa mise en scène. Il reste très fidèle à son art et à sa manière épurée, si bien qu’on pourrait penser qu’Une Affaire de famille n’est qu’une ultime variation sur le thème de la famille. Mais ce film là va plus loin que Nobody Knows, ou Tel père tel fils, ou encore Après la Tempête et Notre petite soeur. Son propos social est plus visible, plus critique aussi. Pourtant, la condition sociale des personnages est complètement intériorisée et jouée sans outrances ni effets de grossissement. En plus de questionner les frontières de la morale, Kore-eda ne juge pas ses personnages. Ces affreux, sales et méchants des temps modernes sont peu ou prou nos semblables. Dans le défilé des saisons, nous nous attachons à eux en dépit de leurs actes et avec l’idée que le film s’achève en leur laissant une seconde chance.

Japon

Durée : 2h01

 

 

A propos de Miriem MÉGHAÏZEROU

Laisser un commentaire