Avec “Looking for Eric”, on pourrait évoquer Manchester, ses club de foot légendaires et ses usines fleurant mauvais dans l’horizon gris. Mais on peut aussi ne pas en parler, et prendre son pied malgré tout. Démonstration :
La vie d’Eric Bishop s’apparente à un rond point sans issue ni voie de secours : pas d’argent, une vie sentimentale gâchée et deux adolescents en pleine phase de rébellion post pubère squattant ce qui reste de sa maison, et s’en servant d’entrepôt – dépotoir d’objets volés.

Ken Loach, avec plus de quatre décennies de cinéma derrière lui, ne s’est jamais détourné de son intérêt pour les classes sociales les plus touchées par les ravages économiques de cette vieille Angleterre qui l’a vu naître, et qu’il filme avec une véracité confondante, couplant la fiction narrative à des scènes documentaires, renforçant d’autant son propos. Entre autres thèmes fétiches du réalisateur, on trouvera le travail (et ses conditions d’exploitation) mais aussi les conséquences des enjeux mondiaux (immigration, délocalisation, conflits armés…) sur la population.

 

« Looking for Eric » est à la fois une suite logique de cette riche carrière mais aussi une œuvre singulière, qui acquiert une maturité enfantine régénératrice. Suite, car il s’attache à nouveau au destin d’un homme empêtré dans un quotidien trop lourd, et qu’il place dans un cadre professionnel syndical fort. Prolongement encore parce qu’il aborde la question de la violence chez les jeunes et de leur embrigadement par les gangs, comme le faisait « Sweet sixteen » en 2002. Et tous les critiques ont fait le lien naturel avec « My name is Joe », qui dévoilait alors l’autre passion de Ken Loach : le football.

Mais à y regarder de plus près, on s’aperçoit que ce sport est loin d’être mis en avant pour le seul plaisir de voir des joueurs s’affronter. Il est habillement détourné par Ken Loach qui y pioche des lignes de conduite à suivre, plaçant le film sur un fil beaucoup plus psychologique que social, et dressant un portrait fin de son personnage Eric Bishop. Les contextes sociaux sont là, latents, mais semblent ne pas devoir prendre le pas sur cette lente reconstruction de soi qu’opère ce quinquagénaire fatigué.

 

Un film marqué aussi par un humour trop rare chez Ken Loach qui le manipule pourtant à merveille. Steve Evets (Eric Bishop), gringalet à la physionomie proche d’un Woody Allen sans binocles, acteur de seconde zone sur des séries télé poussiéreuses colle avec son personnage comme s’il l’avait vu naître. Quant au second Eric, il porte sa personne avec une classe irrésistible. Une « french touch » agrémentée d’un humour british qui pimente chaque décision importante d’Eric le postier. La légende, qui devient ici un ami imaginaire plein de malice.

Un final en apothéose, jouissif et inventif et une camaraderie sans borne, qui ferait presque jalouser la vie de cet homme sans importance. Et Cantona, l’Acteur…

 

A propos de Marion Oddon

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