Apprendre les bonnes manières consiste à connaître et appliquer les règles permettant à tout individu d’évoluer en société. Entre s’y plier et les utiliser pour se faire accepter, la perception de chacun dépend de son identité.

Dans un São Paulo stylisé, Juliana Rojas et Marco Dutra construisent une fable contemporaine qui interroge sur la relation de l’individu au monde qui l’entoure. Entre rapports de classes, nécessité du secret et questions sur la maternité, Les bonnes manières navigue dans un mélange des genres qui puise aux sources du conte la matière d’un récit en deux temps combinant harmonieusement fractures et linéarité.

Dès les premières séquences, les personnages de Clara et Ana se parent de mystère. Entre la nounou noire vivant à l’autre bout de la ville et la jeune bourgeoise blanche à l’écart dans sa tour, les règles sociales semblent établies. Alors qu’elles se tordent et qu’une relation d’interdépendance s’installe entre les deux femmes, le récit dérive lentement et prépare la transition vers un développement plus ouvertement fantastique.

Joel, l’enfant qu’Ana met au monde et que Clara élève, matérialise l’amour qui les lie et cristallise toutes les thématiques du conte que le film développe. Sa qualité de monstre, personnage hybride par essence, le place à la croisée du réel et de l’imaginaire, là où l’homme et l’animal combattent dans un même corps avec pour seul moteur l’instinct de vie. Mère de substitution devenant mère véritable, Clara construit pour Joel et pour elle-même un monde en marge destiné à les protéger. Elle opère par cloisonnements successifs, plaçant murs et portes cadenassées entre l’enfant différent et la société qui ne peut l’accepter. Le fragile édifice ne tient que si l’enfant se plie aux règles imposées : tout peut s’écrouler dès lors qu’il se rebelle.

La mise en scène stylisée, une certaine lenteur narrative qui évolue au fil d’ellipses et de douces ruptures, la manière dont la ville se dessine par morcellements, la bande son mêlant chants choraux, harpe et berceuse, densifient l’histoire jusqu’à une dernière partie plus frénétique. Combinant procédés mécaniques et images numériques, les effets spéciaux parviennent à rendre compte des transformations de Joel sans fragiliser le récit. Si les réalisateurs citent La Féline et L’homme-Léopard de Jacques Tourneur parmi leurs influences, le film tout entier s’inspire des nombreuses incarnations du monstre au cinéma. À ce titre, la conclusion évoque autant le Frankestein de James Whale que La nuit du loup-garou de Terence Fisher.

Douce mais déterminée, Isabél Zuaa apporte à Clara une force semblant inébranlable quand Marjorie Estiano nourrit Ana d’une fragilité qui contraste avec son statut privilégié. Physiquement singulier, mutique mais vif, le jeune Miguel Lobo incarne Joel avec une animalité troublante. Les trois comédiens font alors exister pleinement un récit troublant qui préserve son mystère jusqu’à une fin ouverte et guerrière. Film de lutte pour la survie et la différence, Les bonnes manières enchante par les subtils glissements qu’il opère tout en gardant l’équilibre. Combinant l’humain et le merveilleux et magnifié par l’amour filial et maternel, le combat mené atteint alors la valeur universelle du conte.

A propos de Pierre Guiho

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