Jean-Marc Moutout – "De bon matin"

De bon matin… un homme se rend à son bureau, ouvre froidement le feu sur deux de ses collègues et s’enferme dans son bureau, attendant l’issue qui ne peut que lui être fatale. Durant les quelques minutes qui le séparent de sa propre mort, il revoit sa vie et les moments-clés expliquant son geste…
On aura reconnu une trame extrêmement proche entre le troisième long-métrage de Jean-Marc Moutout et l’un des classiques de Marcel Carné, Le Jour se lève (1939) (1). Mais les temps ont bien changé depuis 70 ans et nous ne sommes plus dans le Paris populo de Jacques Prévert : Paul (Jean-Pierre Darroussin), cadre supérieur à la Banque Internationale de Commerce et de Financement, ne tue et ne suicide pas par amour contrarié (2) mais pour de toutes autres raisons, qui marquent bien le 21ème siècle naissant du monde de l’entreprise.

Jean-Pierre Darroussin dans "De bon matin"
Jean-Pierre Darroussin

Si l’idée du film lui est venue en 2004 au moment de la sortie de son premier film, Violence des échanges en milieu tempéré (titre qui aurait d’ailleurs également parfaitement convenu à De bon matin), il est impossible de ne pas la relier à plusieurs faits de société beaucoup plus récents et, singulièrement, à la trop sinistrement célèbre "crise des suicides" d’Orange/France Télécom (3), même si Jean-Marc Moutout a préféré la relier à la grave crise du système bancaire survenue en 2008. Mais même si ce lien permet de faire passer quelques messages sur la violence inhérente à un système financier de plus en plus déconnecté de l’économie réelle (postulant à la fin du film dans une autre société, Paul affirme son désir de participer à un vrai projet de PRODUCTION industrielle) et si le film pourrait facilement introduire un débat télévisuel de société sur la souffrance au travail ou les dérives du "libéralisme fou", De bon matin n’est pas un film à thèse. Plutôt le portrait d’un homme qui, à la faveur d’une grave remise en question de son statut professionnel, jusqu’ici plutôt sous le signe du succès, remet en question le sens même de l’existence qu’il a menée. Le fait qu’il soit cadre dans une banque n’est évidemment pas innocent puisque nous sommes là, selon Jean-Marc Moutout (et l’avis de quelques millions de personnes) au cœur du "dévoiement" du système capitaliste financier, qui n’a pas seulement comme conséquence la ruine d’états de plus en plus nombreux mais aussi, et peut-être surtout, de produire des êtres humains de plus en plus schizophrènes, accomplissant quotidiennement, pour le bien de leur entreprise (et de ses actionnaires), des actes en violente contradiction avec leur éthique personnelle. Beaucoup de salariés n’en prennent pas conscience ou en souffrent de façon diffuse, certains se font une raison, d’autres encore s’en accommodent très bien (c’est le cas de Fisher et Van Listeich, abattus au début du film, symboles parmi d’autres de l’oppression managériale induite par le "nouvel esprit du capitalisme", pour reprendre le terme du livre fondamental de Luc Boltanski et Eve Chiapello) ; Paul, lui, ne le supporte plus.
De bon matin évoque fatalement les travaux de quelques chercheurs comme le sociologue Alain Ehrenberg (Le Culte de la performance, La Fatigue d’être soi, La Société du malaise) ou plus encore le psychiatre Christophe Dejours. Dans son ouvrage le plus connu, Souffrance en France  – La banalisation de l’injustice sociale, ce dernier mettait à nu les mécanismes de l’obéissance à l’œuvre dans le monde des entreprises, faisant même un parallèle osé mais pas si déplacé avec ceux du régime nazi. Fisher (Xavier Beauvois, qui s’est fait la coiffure de l’emploi), le "n+1" de Paul n’est pas l’incarnation du Mal, plutôt le symbole de ces milliers de managers qui, avec plus ou moins de zèle dévoué (plus que moins, le concernant), "obéissent aux ordres", qui ne s’appellent pas ici Mein Kampf mais "stratégie d’entreprise". Serait-il à sa place que Paul n’est d’ailleurs pas persuadé qu’il n’en ferait pas autant ; avec un peu plus d’humanité, probablement, mais le résultat brut resterait à peu près le même. C’est aussi ce monstre qu’il a pu être par le passé, qu’il aurait pu devenir, qu’il pourrait peut-être encore devenir, que Paul ne supporte plus et veut supprimer…

Xavier Beauvois et Jean-Pierre Darroussin (de dos) dans "De bon matin"
Xavier Beauvois et Jean-Pierre Darroussin (de dos)

On le voit, après Violence des échanges en milieu tempéré et La Fabrique des sentiments, ce n’est toujours pas sur Jean-Marc Moutout qu’il faut compter pour "améliepouliniser" notre sale quotidien de début de 21ème siècle… C’est même la seconde fois qu’il "s’attaque" au monde de la (grande) entreprise et cet univers sied plutôt mieux à son style assez glacé que celui du speed dating, comme dans La Fabrique des sentiments, plus artificiel. Il procède ici par petites touches non chronologiques, petite suite de lâchetés et ou de compromissions qui évoqueront des épisodes vécus à beaucoup de monde.
On peut regretter une facilité de scénario en faisant qui affaiblit d’ailleurs le personnage de Paul au lieu de le renforcer. L’évocation de son expérience de bénévole humanitaire au Mali et les scènes avec le jeune homme que sa femme (Valérie Dréville) parrainent depuis sont assez artificielles et pas très cohérentes avec un homme déclarant par ailleurs avoir donné sa vie et tout son temps à son métier. Soutenu par un comédien moins subtil et intense que Jean-Pierre Darroussin, De bon matin n’aurait probablement pas la même force. Voir par exemple avec quelle humanité il fait de "l’appel téléphonique de la dernière chance" à un ami perdu de vue depuis 25 ans (Jacques Bonaffé, dont on entend que la voix) l’une des scènes les plus bouleversantes vues au cinéma cette année. Parlant à son ancien ami (que l’on devine qu’il a aimé comme un frère avant qu’une brouille ne les sépare) comme il parlerait à un amour perdu, il baisse la garde et révèle, en un plan séquence de quelques minutes, toute la fragilité de son personnage, tout le vertige d’une vie à côté de laquelle on est passée et qu’il est trop tard pour essayer de la revivre…

(1) Jusqu’au caractère presque synonyme de leurs titres, qui peut difficilement être fortuit…
(2) Et aussi par une certaine "haine de classe" envers l’exploiteur assez caricatural qu’est Jules Berry chez Carné et Prévert.
(3) A cet égard, il est extrêmement surprenant et troublant de reconnaître (pour ceux qui connaissent, évidemment…), dans les extérieurs des locaux de la BICF, ceux d’Orange situés à Issy-les-Moulineaux…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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