Hong Sang-soo – "Night and Day"

Le voyage et les changements de décor modifient la perception des individus: c’est loisir à certaines remises en question existentielles, tomber amoureux ou se disputer en couple… C’est sans doute pour cela que Hong Sang-soo apprécie tant faire bouger ses personnages dans cette optique, c‘est même le sens du mouvement chez lui. C’est l’un des éléments « ingrédient obligé » de son cinéma à l’instar des scènes de cuite ou de sexe. Pourtant avec le temps, en bon « auteur » dira-t-on, on aura beau retrouver toutes ces composantes, elles n’ont plus nécessairement la même apparence qu’aux débuts. Bien au contraire, HSS a considérablement fait évoluer ses perspectives et il faut le mettre en avant face à ceux qui seraient tentés de l’enfermer dans le club des cinéastes qui livreraient toujours le même film.

D’une œuvre à une autre, le metteur en scène est passé de schémas ouvertement conceptuels , ‘godardiens‘ pourrait-on dire (La Vierge mise à nue par ses prétendants étant le sommet en la matière), à des structurations plus insidieuses. Célébré au moment de Turning Gate et La femme est l’avenir de l’Homme, HSS était alors dans sa veine sans doute la plus ouverte à la reconnaissance: le conceptuel plus apparent laissait place à une formidable maîtrise s’accordant avec des récits d’apparence plus classiques. Une grande fluidité accordait ses thématiques, et HSS fut alors catalogué comme le Rohmer coréen. Mais comme le réalisateur est du genre à remettre en question toute acceptation avec un certain sadisme (masochisme?) , il lance à la suite un Conte de Cinéma qui laissera beaucoup de spectateurs et d’admirateurs nouvellement conquis sur le carreau.

Revenant à priori à une idée conceptuelle plus proche de ses débuts (deux films parallèles), HSS semblait la traiter avec un certain manque de rigueur, alors qu’il s’agissait avant tout de passer à un autre stade moins posé, celui de la dissolution et de la porosité inquiétante. Se jouant des frontières entre fiction et réel, il se permettait même de laisser un peu de côté son ironie pour émouvoir plus brutalement, montrer le dramatique plus vivement derrière le pathétique. D’autre part Conte de Cinéma fut aussi le début d’une nouvelle dimension formelle revisitant l’usage du zoom, qui était devenu au pire un tic référentiel dans le cinéma contemporain.

Et Night and Day poursuit assurément dans cette voie, avec peut-être plus d’unité, mais jamais il n‘y aura autant eu cette sensation de flottement et d‘absence d‘arcanes. Le choix de Paris rassurera sans doute le spectateur qui associe HSS immanquablement à la nouvelle vague, mais à l’instar du tourisme d’un Richard Linklater dans Before Sunset, la ville a vite fait de devenir un décor assez artificiel et romancé, première pièce d’un onirisme sans effet qui est à la base de la construction du film. Indiqué en carton, le héros est un peintre,Sung-nam Kim, qui a fuit après s’être fait dénoncé pour avoir fumé un joint. A l’effet comique de la chose, le cinéaste nous projette immédiatement en sortie d’aéroport avec son héros seul et abandonné dans un endroit qu’il ne comprend pas. Choquante d’apparence pour le spectateur français, le plan crotte de chien dans le caniveau sur 7ème symphonie de Beethoven de la première partie s’inscrit pourtant dans un processus aérien de déboussolement complet. Se trainant sur des bancs de jardins publics et à travers les rues, c’est un mécanisme quasi invisible de rêveries éveillé qui se met en place, jusqu’à véritablement perdre pied. Le peintre obnubilé par les nuages n’est-il pas lui-même en train de subir toujours chez lui les effets de l’herbe? Jusqu’à la dernière partie « coréenne » on se rend compte que le cinéaste nous a habilement enfermé dans une succession de tableaux labyrinthiques qui n’ont rien de naturaliste, et n’ont même pas la composition au couteau d’un Rohmer. Si au début chez HSS il pouvait y avoir effectivement l’idée d’une totalité objective qui encercle quoiqu’il en soit les personnages, le réalisateur semble maintenant suivre la voie d’un subjectif plus dramatique.

Les rencontres avec la communauté corréenne gravitant dans Paris donnent lieu à des romances surréalistes ou pathétiques: comme souvent on a à faire à un personnage masculin foncièrement lâche qui ne sait jamais faire le tri entre illusion et culpabilité mal placée. Au milieu de tout cela, le contenu du cinéma de HSS a indéniablement changé: l’ivresse n’est plus aussi rituelle, on garde ses vêtements quand monte le désir et on panotte ou ellipse à des moments cruciaux. Toujours le réalisateur a aimé rappeler une certaine crudité, qui arrivait souvent soudainement pour objectiver ses jeux de points de vue, les scènes de sexe y étant souvent le vecteur. Avec sa théorie du regard différent de chacun sur le paquet de cigarette, il n‘a pourtant plus forcément envie de livrer le même jeu: son cinéma part sur d‘autres voies du principe d‘incertitude… L’un des plus beaux moments du film est d’ailleurs la prise en compte fantomatique de la Corée du nord et la rencontre avec l’un de ses ressortissants, sur un territoire presque abstrait pour la confrontation.

Ici le peintre ne se réveille en somme jamais tout du long du film, artiste piégé dans ses représentations, ses fantasmes et frustrations. Par divers visages féminins passent aussi doucement des questionnements sur l’ambition et l’imposture, le sincère et le creux. Peut-être que jamais autant un héros de Hong Sang-soo n’aura été aussi agaçant et visiblement à côté de plaque en se laissant aller aussi loin: ce peut-être le léger reproche qu‘on puisse faire au film. Il n’y a pas la douche froide de Turning Gate, toujours une échappée possible et jubilatoire qui offrirait un contrechamps ironique clair, mais des nuages et un flottement qui agissent comme une prison, avec une identification moins solide. A la place, une musicalité renforcé et le plaisir de l’inquiétude. HSS continue ainsi dans le pessimisme plus franc de Conte de cinéma, et ses coups de zoom acquièrent la beauté funèbre d’un réel scruté et inaccessible.

A propos de Guillaume BRYON

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